Sex and The Series : la représentation des sexualités féminines vue par Iris Brey

Iris Brey, universitaire spécialisée dans la représentation du genre au cinéma et dans les séries, nous parle de la petite révolution télévisuelle qui s’opère actuellement, de la diversité des sexualités féminines, des obstacles à une meilleure représentation de celles-ci, et des tabous qui persistent. Une réflexion qu’elle a couchée noir sur blanc dans un livre aussi passionnant qu’important : Sex and The Series (Soap Éditions).

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Le rôle éducatif des séries

Nos séries télé n’ont jamais été aussi audacieuses, repoussant sans cesse les limites de ce que l’on peut montrer. Ça, c’est vrai pour la violence à l’écran. Et, même si Bryan Fuller devait privilégier la teinte d’hémoglobine la plus sombre pour Hannibal (plus le sang est rouge vif, plus ça choque, paraît-il), sa série est allée très loin dans l’horreur graphique.

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Au même moment, sur ABC, Shonda Rhimes devait ruser pour parler de vagin sans jamais prononcer le mot dans Grey’s Anatomy.

Ce double standard est le reflet d’une société américaine, et donc de sa production audiovisuelle, qui a le cul entre deux chaises : une volonté d’être progressiste, tout en craignant de briser des tabous. Et l’ultime tabou de la télévision made in USA, c’est la sexualité féminine. Ou plutôt LES sexualités féminines.

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Parce qu’elles sont dans tous nos foyers, les séries ont un rôle à jouer dans cette représentation, et certaines ne s’en privent pas. De là à penser que l’éducation du public et de l’industrie doit en passer par là, il n’y a qu’un pas. Mais Iris Brey préfère nuancer :

"Pour moi leur rôle premier c’est de nous divertir. Je vois les séries comme des objets d’art, faits pour provoquer une réaction chez ceux qui les regardent mais aussi pour nous divertir. Je pense que la dimension éducative n’est pas présente dans toutes les séries.

Certaines veulent faire passer des messages et ont une dimension politique, mais ce n’est pas le cas de tout objet sériel. Je pense que comme les séries reflètent des tendances culturelles, on peut aussi les analyser en essayant de voir ce qu’elles reflètent de notre monde"

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Si l’auteure de Sex and The Series a choisi de se concentrer sur les productions américaines, c’est parce qu’elles offrent à la fois un champ d’étude suffisamment large et représentatif, et parce qu’elles sont distribuées partout dans le monde.

Taisez ce "vajayjay" que l’on ne saurait entendre

Avant de pouvoir montrer des femmes en pleine jouissance, un privilège le plus souvent réservé aux chaînes câblées, il faut que les langues se délient et que l’on utilise les bons mots. Comme l’explique Iris Brey dans son essai, Shonda Rhimes, encore elle, a dû contourner la censure qui pèse sur les networks.

Dans Grey’s Anatomy, alors qu’elle est en plein milieu de son accouchement, le Dr Bailey crie à son interne : "O’Maley, stop looking at my vajayjay !". La super productrice a été forcée de ruser car le mot "vagin", qui n’est après tout qu’une partie de l’anatomie (notez l’ironie, dans un show médical), est interdit.

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C’est le lobby très conservateur PTC (Parents Television Council) qui veille à ce qu’aucun "vagin" ne passe le portique de sécurité. Ou l’Amérique puritaine à son paroxysme...

"C’est une donnée du problème qui pour moi est fascinante et problématique. À partir du moment où une œuvre d’art est censurée, il faut voir comment l’artiste réagit face à cette censure, qui s’y plie et qui la contourne. Des actes très violents peuvent être suggérés sans que ça fasse blêmir quelqu’un, surtout dans les séries médicales, mais dire le mot clitoris peut être perçu comme une violence beaucoup plus grande par cette commission de censure".

Les 'Standards and Practices' (chaque network possède un département dédié aux aspects éthiques, moraux et légaux de leurs programmes) tentent d’anticiper ces réticences en s’assurant que chaque série est faite "dans les règles de l’art"… des règles d’un autre temps et qui, bien souvent, diabolisent le corps de la femme.

La sainte et la putain

Le mot "pénis" par exemple, est plus facilement prononcé que les mots "vagin" ou "clitoris". Sex and The Series soulève aussi un problème persistant dans l’image que nos sociétés ont encore de la femme, et l’on comprend bien que c’est une position intenable : elle est soit la sainte, soit la putain ; soit en âge de procréer, et donc d’être une mère, soit dans l’incapacité de donner la vie, et cesse quasiment d’exister.

L’un des débats sensibles qui n’a pas fini d’agiter les États-Unis concerne l’allaitement. Beaucoup de femmes sont montrées du doigt, chassées des terrasses de cafés, invectivées, si elles ont l’audace de donner le sein à leur bébé en public.

Pourquoi fait-on cette distinction entre donner le biberon et donner le sein ? Parce que dans certains esprits, le sein est condamné à être sexualisé, réduit à son seul statut de zone érogène. En privé, il nourrit le bébé, en public, il devient un objet de perversion.

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En saison 1, la série Outlander a brisé ce tabou en montrant Jenny, qui vient de donner naissance à son enfant, partir avec Claire en expédition. Mais loin de son bébé, ses seins sont gorgés de lait et deviennent douloureux.

La caméra se pose alors sur la poitrine de Jenny qui tire son lait et se soulage. Cet acte est loin d’être anodin car il n’a pas vocation à nourrir le bébé, ni à provoquer une excitation sexuelle. Ni mère, ni putain, Jenny est juste une femme qui se soulage et a d’autres chats à fouetter, merci pour elle.

"Le sein, aux US, n’a pas du tout la même valeur érotique qu’ici. Donc quand on voit des mères dans des séries qui dégainent leur sein pour allaiter, ça peut être perçu comme progressiste. Érotiser ce geste là, ça peut bousculer les habitudes de représentations, mais ça peut aussi devenir problématique d’érotiser un sein. Ça dépend vraiment de la série et du moment, pour pouvoir comprendre l’impact que ce ce geste peut avoir".

Tout mou tout nu

S’il est souvent plus facile de prononcer "penis" ou "dick", et qu’une paire de seins peut venir titiller le male gaze  au détour de bien des séries du câble, il y persiste un paradoxe étonnant : le "full frontal" masculin, la nudité de face, est extrêmement rare, tandis que le corps des femmes s’affiche sans détour.

Pour Iris Brey, ce double standard repose sur la façon dont on perçoit la masculinité, et comment on croit devoir la représenter.

"On touche à quelque chose d’hyper puissant. Montrer un sexe masculin qui n’est pas en érection, c’est montrer un sexe masculin qui est faible, représenté comme mou. Les créateurs ont peur de montrer cette image. D’ailleurs, c’est très intéressant, dans la saison 2 de The Affair, le premier épisode, on a un full frontal du nouvel amant d’Helen.

Et pourquoi est-ce qu’il est là ? Le mec se pavane à poil dans sa chambre, ils viennent de coucher ensemble et il vient de racheter l’hôtel dans lequel ils viennent de coucher ensemble. Lui il est dans sa masculinité la plus surpuissante, il se tient très droit, il est très viril et on a la perspective d’Helen, à un moment, qui le regarde, l’air dégoûté.

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Dans le fond on voit juste son sexe qui est au repos. En fait, le fait de voir le sexe mou démontre bien qu’Helen n’est absolument pas impressionnée ni par son argent, ni par sa performance sexuelle et elle, tout ce qu’elle voit, c’est un sexe mou.

Quand c’est utilisé comme ça, c’est aussi fascinant parce que ça déconstruit la notion de performance dans l’acte sexuel masculin, et puis ça permet aussi de donner le point de vue féminin. Mais c’est vrai que les full frontals, c’est extrêmement rare. Je pense aussi que les acteurs hommes n’ont pas l’habitude qu’on leur demande de montrer leur sexe. Alors qu’on demande très souvent aux actrices de montrer leurs seins."

Penis VS seins

Mais certains créateurs de séries ont pris la mesure de cette inégalité et tentent, à leur manière, d’équilibrer un peu la donne :

"C’est quelque chose que les frères Duplass ont abordé dans Togetherness, ils voulaient que pour chaque paire de seins que l’on voyait, on montre une paire de couilles. Eux, ils mettaient en parallèle les seins et les testicules, ce qui est assez intéressant. Parce que finalement, c’est ça : est-ce que le pénis est l’équivalent des seins ? Je pense qu’il y a aussi des choses à faire pour que la nudité masculine soit aussi plus acceptée dans tous ses états"

On en revient toujours aux bons vieux clichés de la "féminité" et de la "virilité" et comment la perception du genre devient incroyablement rigide.

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Des séries commencent toutefois à s’élever contre ces cases. Outlander, encore elle, a notamment été saluée pour son renversement de perspective : le traditionnel "male gaze" faisait place au "female gaze", une contemplation du point de vue de la femme, Claire, sans pour autant objectiver celui qu’elle désire (et, par extension, que le public désire), Jamie.

"Ça pour moi, c’est peut-être le geste le plus politique que l’on puisse faire quand on représente la sexualité féminine : de ne plus les représenter comme des objets mais de voir le corps de la femme comme sujet et de voir l’acte à travers leur perception des choses".

Le #LexaGate

Comme nous le disions plus haut, Sex and The Series aborde, non pas LA sexualité des femmes, mais LES sexualités. Et les fictions télé se heurtent souvent à une convergence de clichés sur les lesbiennes, les noires, les grosses, etc. Des stéréotypes dont n’ont pas toujours conscience les showrunners.

Aussi, lorsque Jason Rothenberg a pris la décision de tuer Lexa dans sa série The 100, il a essuyé non seulement la colère des fans, mais aussi de toute une communauté LGBT qui s’est sentie trahie. Iris Brey se penche aussi sur la représentation des lesbiennes et bisexuelles dans son livre, et notamment sur le trope "Bury your gays" :

"Ce qui est symptomatique, c’est que les personnages de lesbiennes, depuis toujours, sont inexistantes, ou elles sont tuées. Ça nous montre que le progrès n’est pas du tout quelque chose d’acquis. C’est pas parce qu’on a plus de personnages de lesbiennes, qu’elles ont pour autant des trajectoires intéressantes ou qu’elles existent.

Le fait qu’on tue tous ces personnages LGBT, qu’ils deviennent inexistants au bout d’un ou deux épisodes, ou qu’ils soient utilisés presque comme un accessoire, c’est vraiment dérangeant. Et c’est pour ça que c’était si important d’avoir Buffy aussi à ce moment là, qui nous montrait une relation entre deux femmes qui ne soit pas que sexuelle mais qui soit vraiment une relation amoureuse, sur la durée, construite vraiment comme n’importe quelle autre relation amoureuse.

Et le faire-valoir que certaines séries utilisent pour le personnage de la lesbienne pour que ce soit un peu chaud pendant quelques épisodes, c’est vraiment terrible. Ça nuit à la représentation des minorités plus que ça ne fait avancer les choses".

Queen Shonda

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Cette convergence des discriminations a un nom : l’intersectionnalité. Et celle qui a contribué à donner une voix à ces femmes qui ne correspondent pas aux normes de beauté Hollywoodiennes, c’est Shonda Rhimes.

La papesse du soap contemporain a brisé le moule et contribue aujourd’hui à redessiner les contours d’une télévision jusqu’ici trop blanche et hétéronormée :

"Shonda Rhimes a fait bouger toute l’industrie, qui doit maintenant un peu s’aligner sur son modèle. Elle a fait quelque chose de révolutionnaire. Déjà dans Grey’s Anatomy, d’avoir des femmes médecins, noires, compétentes, des personnages latinas comme Cali, des femmes qui avaient des histoires d’amour compliquées, des femmes qui décidaient d’avorter…

Les séries de Shonda Rhimes sont presque des cours pour la population américaine autour de ces sujets là. Elle a souvent des dialogues très écrits et explicatifs (…) et la distanciation de la fiction permet aussi de faire passer des idées très fortes."

Comme Shonda Rhimes, ce sont les Sarah Treem (The Affair), Jenji Kohan (Orange is The New Black), Lana et Lilly Wachowski (Sense8) ou Jill Solloway (Transparent) qui contribuent fortement à cette petite révolution dont parle Iris Brey dans Sex and The Series : "L’avènement de femmes à des postes de pouvoir change la représentation des personnages féminins. La corrélation est évidente".

Par Delphine Rivet, publié le 20/05/2016

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