Sur les traces de HBO, les premiers étudiants français en séries TV

Xavier Bazoge et Bruno Oré sont deux jeunes créateurs de séries, fraîchement diplômés de la Femis. Ils font partie de la toute première promotion « Séries télévisées » de la prestigieuse école de cinéma. Pour Konbini, les deux auteurs évoquent leur parcours, leurs espérances et leur regard de scénaristes débutants, dans un pays qui associe encore "sitcom" à Hélène et les Garçons.

En quelques années, le succès de certaines séries télévisées (Game of Thrones, Breaking Bad, House of Cards, Mad Men, Homeland…) a propulsé le genre dans un nouvel âge d’or mondial. La France n’échappe pas à ce raz-de-marée : le streaming a explosé, certaines chaînes se lancent dans des créations originales, des festivals sont créés. Le pays appréhende peu à peu les enjeux culturels et économiques de la série télé.

Cette onde de choc s’est prolongée jusqu'à des institutions culturelles de premier ordre comme la Fémis. L’école de cinéma, désignée en 2012 comme la meilleure d’Europe par le Hollywood Reporter, a ouvert en septembre un cursus de création de séries – une première en France.

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"Une série, c'est énormément de personnes et d'étapes"

Xavier Bazoge, 27 ans, et Bruno Oré, 28 ans, sont tous deux issus de cette promotion triée sur le volet. Xavier a commencé comme comédien avant de créer avec des amis sa propre websérie, Boxer Boxer, puis d’enchaîner les jobs dans le cinéma ; Bruno, après des études de cinéma à Paris, a travaillé notamment pour la série R.I.S Police Scientifique. Konbini les a rencontrés pour dresser un état des lieux de la télévision et du métier de scénariste en France.

K | Ça ressemble à quoi, la vie d'un étudiant en séries ?

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Xavier : L’année est découpée en trois modules. D’abord, on a eu des cours d’histoire de la télé, de dramaturgie, de méthodologie (comment créer des fiches persos, etc). Beaucoup de théorie. On a rencontré tous les diffuseurs de toutes les chaînes, tous les directeurs de la diffusion...

Xavier Bazoge. (Crédit image : Louis Lepron)

Xavier Bazoge. (Crédit image : Louis Lepron)

Bruno : Ensuite, on a eu des ateliers pratiques d’écriture collective. On rencontrait des intervenants ponctuels comme Franck Pugliese, le co-showrunner de la prochaine saison de House of Cards, Graham Gordy, de la série Rectify, Frédéric Krivine, qui a créé les soirées policières de France2 et la série Un village français… On s’est aussi entraînés à écrire des épisodes-types pour des séries existantes comme Section Recherche, Fais Pas Ci Fais Pas Ça ou Plus Belle La Vie

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Xavier : L’auteur assiste à l’atelier, nous donne la formule de sa série. On écrit un séquencier, on se retrouve, on discute. On apprend à s’adapter à l’écriture de quelqu’un, à devenir un ouvrier pour des séries qui existent déjà.

Bruno : Ce processus d’écriture collective, c’est la grande force de notre cursus. On a aussi eu des ateliers de montage, d’autres où on dirigeait des acteurs qui jouaient nos dialogues.

K | C’est important, cet aspect industriel et commercial de la création ?

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Xavier : Quand tu écris, il faut que tu gardes à l’esprit que des gens vont te relire, puis ce sera réalisé, les acteurs vont le jouer et tu ne seras pas forcément là pour les diriger. Et une fois les images tournées, tu ne pourras plus y toucher. Une série, c’est énormément de personnes, d’étapes.

Bruno : Et on apprend cette curiosité. On a compris qu'un bon projet ne venait pas d’une tête pensante unique mais de la réunion de plusieurs talents. Ça m'a permis d'avoir une écriture beaucoup plus nuancée qu'avant.

K | Vous vous verriez travailler sur Plus Belle La Vie ?

Bruno : C'est une belle proposition qui réunit tous les ingrédients qui fonctionnent. En termes de création c’est pas vers ça qu’on tend, mais il y a des choses à tirer et à apprendre de ce genre de programmes.

Xavier : Disons que PBLV est un mal nécessaire. C'est génial qu’on ait une fiction de 20 minutes tous les jours à la télé devant laquelle cinq millions de personnes se branchent quotidiennement. Je trouve que c'est important que ça existe. Ensuite pour les dialogues et le scénario, on a vu que c’était compliqué de faire différent, parce qu’ils sont dans l’instantané.

"Pendant longtemps, la télé a été considérée comme une poubelle"

K | On dit souvent que la télé française essaie de copier les Américains. Qu’est-ce qui différencie notre modèle de création du leur ?

Xavier : Aux Etats-Unis, tu as des writers rooms. Tu travailles de 9h à 18h, c’est du travail de bureau, tout le monde est dans une salle et tu es payé à donner tes idées. En France, on a un système de packages. On te donne une enveloppe de X mille euros pour écrire, avec des étapes à valider, un aller-retour avec les chaînes. Que tu écrives tout seul ou à cinq, c’est la même enveloppe. Tu as l'impression de te faire arnaquer si tu travailles avec d’autres gens ! Donc tu te retrouves à écrire tout seul.

Bruno : Et puis en France, le rôle de l’auteur-réalisateur est très puissant. Ça nous vient de la Nouvelle Vague. Et les codes de la télé vont contre ça. Donc il faut du temps avant que ça rentre chez nous.

K | D’où vient cette envie d’avoir des séries françaises de qualité ?

Xavier : Pendant très longtemps en France, la télé était un peu considérée comme un truc poubelle, où la fiction était du "divertissement entre les pubs". Et puis ça coûtait moins cher d’acheter un épisode d’une série américaine que d’en produire un ici. On se disait que le marché américain était plus grand, différent, qu'on ne pouvait pas faire ça chez nous... Mais maintenant qu’il y a Israël, l’Angleterre, le Danemark qui n'ont pas des budgets de fou et font des séries que les gens s’arrachent (Hatoufim, Real Humans, Luther…), la France commence à pâlir et à prendre ça au sérieux.

Bruno : Il y a aussi un effet Borgen [thriller politique danois diffusé sur le service public entre 2010 et 2013, ndlr]. C’est une production nationale qui s’est vendue comme des petits pains à l’international. C’est comme si, ici, France 2 produisait un succès comparable.

Bruno Oré. (Crédit image : Louis Lepron)

Bruno Oré. (Crédit image : Louis Lepron)

Xavier : Finalement, c’est aussi un acte très politique de créer cette formation à la Fémis. Si une école prestigieuse te dit que la télé est aussi un moyen de faire de l’art, c’est une façon de changer les mentalités, de dire qu’il y a des gens qui veulent faire des "vraies séries" et de les penser comme des œuvres. Il est temps de se donner les moyens que ces choses se fassent.

K | On parle souvent de l'influence de "la ménagère" sur les choix de programmation en France. Est-ce que le succès d'une série comme Game of Thrones pourrait pousser les diffuseurs à prendre plus de risques ?

Bruno : Déjà, le cas Game of Thrones est particulier, parce que HBO est une chaîne câblée...

Xavier : Et puis c'est une question de mentalité, aussi. Pour moi, l'âge d'or de la série se trouve en Angleterre, avec Sherlock, Black Books, Luther, Utopia... Un directeur des programmes de la BBC a dit : "Une bonne série ne peut pas plaire à tout le monde." Alors qu'en France, on a tendance à dire : "Je veux faire une série qui plaît à tout le monde".

Pourtant, là où les Anglais ont raison, c'est que quand tu fais une série de qualité, même ceux à qui ça ne plaît pas au début finissent par suivre et tu entraînes tout le monde ! Je pense que c'est pour ça qu'on ne fait pas les mêmes séries. Aujourd’hui si tu mets un truc hyper pointu sur France 2 ou TF1 et que leur audimat baisse, ils t'enterrent rapidement et définitivement. La moindre mauvaise décision peut te coûter ton poste. Regarde la situation à France Televisions !

 "Derrière toutes les grandes séries, il y a une prise de risques"

K | Vous êtes les premiers étudiants à être formés aux codes de la série. Avez-vous l’impression de faire figure de pionniers de la nouvelle génération de scénaristes ?

Bruno : C’est pas parce qu’on sort de cette promo qu’on va être les pionniers de quelque chose. Mais on a gagné en expérience et en réflexion au fil des rencontres. Ça nous place peut-être un peu plus vite sur le marché. En dehors du côté glamour d’être scénariste, on sait que c’est un vrai défi. C’est loin d’être la meilleure position dans la télé. Le public français ne connaît aucun scénariste télé, alors qu’aux États-Unis, on peut vendre une série sur le nom d’Aaron Sorkin [À la Maison Blanche] ou Joss Whedon [Buffy contre les vampires].

Xavier : Les pionniers, ce seront plutôt les diffuseurs. Derrière toutes les grandes séries, il y a quelqu’un qui a décidé de prendre des risques. Christina Wayne, par exemple : la chaîne AMC veut créer un pôle séries, ils lui donnent une enveloppe pour financer des projets. Elle s’est juste dit « ça j’adore », « ça, ça va être compliqué mais je lui donne sa chance » et boum : elle a acheté Breaking Bad et Mad Men.

Le truc c’est qu’en France, il y a peu de chaînes et pas énormément de compétitivité entre elles, il n’y a pas ce "couteau sous la gorge". On attend beaucoup de l’arrivée de Netflix, pour voir si ça va pousser les gens à prendre des risques. Il faut voir comment va réagir OCS aussi.

K | Est-ce qu'on pourrait avoir une HBO à la française, un jour ?

Xavier : Moi j’ai un grand rêve, c'est que Netflix se ramène en France et donne une idée à un Français de faire la même chose. Tu mets une autre chaîne similaire à Netflix et tamponnée "made in France", c’est sûr que les gens vont suivre. Et si tu mets une bonne série qui ose, les gens vont s’abonner, parce qu'ils ne verront pas ça ailleurs.

K | Donc ce n'est plus qu'une question de temps avant que cette série ne sorte, en fait.

Xavier : Exactement. Il faut "éduquer" le public, faire un peu mieux à chaque fois. Les Anglais, ça fait cinquante ans qu'ils ont décidé de faire de la télé de qualité, donc le public est exigeant. La série française bonne et incontestable, elle sortira dans cinq ans, le temps que les mécanismes se mettent en place.

Bryan Cranston, flamboyant héros de Breaking Bad.

Bryan Cranston, flamboyant dans Breaking Bad

K | Quelles sont les séries qui vous ont le plus influencé ?

Bruno : Au début j’avais une envie de cinéma, qui a basculé quand j’ai vu Oz. Urgences aussi, à l’époque c’était le rendez-vous familial. J’ai aussi adoré La Gifle [mini-série australienne diffusée en 2011, ndlr], y’a vraiment un avant et un après.

Xavier : Moi ma série préférée de tous les temps, c’est Oz. C’est celle qui m’a le plus embarqué, je sortais dans la rue j’avais l’impression que j’allais me faire poignarder (rires). Ensuite, j’adore les grosses comédies de Graham Linehan genre The IT Crowd, hyper corrosives, très british. Et aussi, Breaking Bad, Les Sopranos, The Wire

K | La série idéale que vous créeriez ?

Xavier : Je veux faire une sitcom. Au concours d’entrée de la Fémis, j’ai parlé de Malcolm, qui pour moi est la référence du comique : un format court où on n’est plus dans la sitcom classique, avec de vrais effets de mise en scène, des personnages tous plus fous les uns que les autres… Et quand tu regardes bien, ça ne raconte pas du tout quelque chose de drôle. Je veux faire ça, un truc ou tu te marres, où tu vas trop loin, mais qui défend quelque chose.

Dans mon cas, c’est l’amitié. Le fait qu'on est une génération perdue, baignée dans la pop culture, et que les amis sont la famille que nous nous sommes choisie. Quand je prononçais le mot "sitcom", les gens ne comprenaient pas, ils me sortaient Hélène et les Garçons, je n'arrivais pas à défendre mon projet. Pourtant, il y a Big Bang Theory, mais les gens en gardent un mauvais a priori. Ça me rendait fou ! Mais un an après, je suis capable d’en parler, de dire ce que j’aime dedans.

Bruno : Dans tout ce que je fais, il y a cette envie de perturber le spectateur en lui posant des questions sans lui apporter de réponses évidentes. Celui que je fais pour la Fémis s’appelle Beaulieu. Ça se passe à Belleville. On a l’impression que c’est le bordel mais en fait les gens cohabitent. Ce melting pot m’intéresse beaucoup, c’est un moyen de raconter des choses intéressantes sur l’identité française.

K | Parlons de l'après-Fémis. Vous allez évoluer dans une profession encore peu développée et reconnue en France, face à un système très rigide. Vous avez des craintes pour l'avenir ?

Xavier : On verra. Ce qui est sûr, c'est que si on veut changer les choses, il faut être dedans. On va être obligés de travailler sous la contrainte mais c’est formateur.

Bruno : On voit bien que dans d'autres pays, il y a des politiques de séries très intéressantes. On veut proposer des choses différentes, on a envie qu’il y ait une voix en France et on veut faire partie de cette voix-là.

Par François Oulac, publié le 18/07/2014

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