Avec The Deuce, David Simon raconte l’exploitation du corps de la femme dans le New York des 70’s

David Simon est de retour, et il est en forme.

© HBO

Dans le paysage sériel actuel, David Simon occupe une place à part. Il est l’un des pionniers, de ceux qui ont façonné la série moderne au début des années 2000 avec le chef-d’œuvre définitif The Wire. Toujours présent mais exigeant dans les années suivantes, le showrunner a ensuite écrit deux mini-séries, Generation Kill (2008) et Show Me a Hero (2015), et trois saisons de l’excellente et plus confidentielle Treme. Avec toujours cette science de l’exactitude historique (il n’a pas été journaliste à Baltimore pendant une décennie pour rien) et une façon antispectaculaire de mettre en scène ses personnages, reflets d’un bout d’Amérique. Toute la différence entre David Simon et les autres est là, dans son ambition, sa recherche de la vérité, paradoxalement en utilisant des outils de narration.

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Avec The Deuce, l’homme ne change pas son modus operandi. Dans un long pilote de près d’une heure et demie, il nous plonge dans les méandres de Times Square by night, où se croisent maquereaux, prostituées, barmen et arnaqueurs à la petite semaine. Notre point d’attache, c’est un bar tenu par un certain Vincent Martino, incarné par James Franco. En proie à des problèmes conjugaux, il tente de joindre les deux bouts et voit passer devant son comptoir tous les marginaux que compte ce quartier, alors le symbole de la décadence new-yorkaise des seventies.

Comme dans Treme, le spectateur non averti pourra être décontenancé devant cette caméra naturaliste qui suit des tranches de vie d’une vingtaine de protagonistes au bas mot. Il nous faudra plusieurs épisodes avant de mettre tous les noms sur les visages, mais est-ce le plus important ? Parmi ces oiseaux de nuit, il y a Candy (Maggie Gyllenhaal), travailleuse du sexe indépendante et bien décidée à s’en sortir seule dans un milieu où règne violence et intimidation. Car les maquereaux hauts en couleur qui déblatèrent sur la société se révèlent féroces avec les femmes qu’ils exploitent, comme nous le démontre une glaçante séquence à la fin du pilote.

La femme, un produit comme les autres

Si on nous a promis une épopée au sein de la naissance de l’industrie porno, David Simon prend son temps dans ce pilote pour installer une ambiance et poser les bases du contexte sociopolitique de l’époque. On commence donc par la prostitution, où le porno prend ses racines. Un milieu où, en grande majorité, c’est le corps des femmes qui est exploité à des fins mercantiles.

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Alors on tremblait d’avance de voir cette armada de mecs (deux cocréateurs, George Pelecanos et David Simon ainsi qu’une writer’s room composée de trois auteurs et une autrice) venir décortiquer le rapport complexe des femmes et de la prostitution. Et cela relancera sans nul doute le fameux débat "doit-on être issu d’une minorité pour bien en parler ?", mais le premier épisode de The Deuce évite pas mal de clichés du genre et pose un regard quasi documentaire, souvent bienveillant et jamais salace sur ces travailleuses du sexe. Il faut dire que côté réalisation, on atteint cette fois la parité, avec trois hommes et trois femmes derrière la caméra.

© HBO

Dans ce capitalisme hideux, cet univers dirigé par les hommes où le produit à vendre est le corps des femmes, ce sont elles qui prennent le plus de place. Il est un peu tôt pour qualifier la série de féministe, mais elle en prend en tout cas le chemin. Au point que l’on se pose la question de la nécessité d’avoir deux James Franco au cœur de l’histoire. Pour le moment, cet arc entre les deux frères s’avère le plus faible. Un seul aurait pu suffire, voir aucun : le personnage attachant et pêchu de Maggie Gyllenhaal, aux contours bien dessinés, aurait pu tout aussi bien constituer notre point d’entrée dans ce monde en pleine évolution, où chacun est guidé par sa soif de dollars, promesse d’une vie meilleure.

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Dans une scène savoureuse Candy, justement, explique à un jeune puceau, qui vient de jouir en 2 secondes et se sent un peu arnaqué, les règles du capitalisme à l’américaine : tu paies pour un service, s’il est rendu en très peu de temps, tu ne peux t’en prendre qu’à toi. C’est comme quand tu vas acheter une voiture. Si tu la prends directement sans en essayer d’autres, tu ne vas pas demander une ristourne au vendeur. CQFD. Puisqu’il y a une demande, Candy se dit qu’il serait judicieux que ce soit elle, et non pas des hommes qui fixent déjà les règles du jeu, qui profite de son labeur, car c’est elle, l’offre.

Une fois adopté le style si particulier des productions signées David Simon, souvent imité jamais égalé, il n’y a plus qu’à se laisser porter dans le monde de The Deuce qui, comme Treme ou The Wire en son temps, dresse le portrait d’une galerie de marginaux flippants ou attachants, et en creux, celui d’une Amérique dans toutes ses contradictions, qui a donné 30 ans plus tard la société que l’on connaît maintenant.

The Deuce est diffusée tous les dimanches soir sur HBO et en US+24 sur le bouquet OCS.

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Par Marion Olité, publié le 11/09/2017

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