Dans The Good Place, l’enfer est pavé de bonnes intentions… et de cocktails de crevettes

The Good Place fait d’une question philosophique toute simple – qu’est-ce qui fait de nous de bonnes personnes ? – un trésor d’humour et de divertissement.

© NBC

Alors que tout part à vau-l’eau, que la première puissance mondiale est dirigée par un pervers narcissique orange et que le cynisme devient un mécanisme de protection, The Good Place se pose là avec ses valeurs positives. Il n’est pas question de nous montrer des gens heureux qui nous vomiraient leur bonheur au visage, non, c’est bien plus subtil. Les personnages de The Good Place sont faillibles, mais leur cas est loin d’être désespéré.

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Dans le jardin du bien et du mal

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Leur quête existentielle consiste à devenir, par tous les moyens, de meilleures personnes. Mais ce qui nous intéresse ici, ce n’est pas tant de savoir si nos héros trouveront la rédemption, mais sur quels critères arbitraires la série sépare le bien du mal. Pour se dépatouiller avec ces questions morales et trouver la meilleure distinction possible, pour la série, entre le bien et le mal, les scénaristes de The Good Place se sont d’ailleurs entourés de deux universitaires qui les conseillent sur ces sujets hautement philosophiques.

La première unité de mesure qui nous est présentée et qui, on le saura plus tard, s’avérera totalement bidon et biaisée, c’est celle de ces bons vieux algorithmes. Commettre un génocide, c’est - 433188,41 points. Sauver un enfant de la noyade, c’est + 1202,33 points. Demander à une femme de sourire, en revanche, c’est - 53,83 points… parce que c’est extrêmement chiant et qu’il faut arrêter maintenant. C’est juste une question de décence en fait.

Et ça tombe bien, puisque c’est là que réside le secret de fabrication le mieux gardé de Michael Schur, le cerveau génial qui a pondu de The Good Place. Déjà dans Parks and Recreation, qu’il a aussi créée, il a compris le pouvoir de la morale et des bons sentiments, et le rôle comique qu’ils pouvaient avoir. C’est seulement après s’être débarrassée du cynisme à la The Office qui empêtrait sa saison 1 que la série de NBC a décroché ses lettres de noblesse. Elle est alors devenue ce qu’on aime tous chez elle : une comédie sur des gens bien intentionnés, mais faillibles. Ça paraît si simple…

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© NBC

Avec The Good Place, les bases sont plus ou moins identiques, le tout enrobé dans un concept un peu fou dont on se demandait tous s’il allait pouvoir tenir sur le long terme. Il nous a suffi de quelques épisodes pour l’adorer, et deux saisons pour se convaincre que, oui, elle allait briller sur la durée et se réinventer de façon magistrale.

La saison 1 se terminait sur un sacré twist : The Good Place était en fait un micro-univers créé par Michael (Ted Danson), architecte de The Bad Place, imaginé comme une nouvelle forme sophistiquée de torture. Durant le lancement de la saison 2, les mémoires des cobayes sont rebootées encore et encore. On aurait pu craindre que la série passe alors plusieurs épisodes à redémêler ce qui avait déjà été détricoté auparavant.

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Mais non, The Good Place rebondit aussi sec et nos héros partent alors en mission, avec Michael pour allié. Le démon est lui aussi en train de devenir meilleur au contact de ces humains pleins de névroses et de défauts. Après des péripéties toutes plus drôles et touchantes les unes que les autres, la saison 2 s’achève en apothéose et, une nouvelle fois, redistribue les cartes. Un pari risqué mais payant. C’est là que Michael a une idée de génie : pour que ses compagnons prouvent leur valeur, ils les renvoient sur Terre (ou peut-être n’est-ce qu’une simulation), comme si rien ne s’était passé. Leur expérience de mort imminente les conduira-t-elle sur le chemin de la vertu et de l’altruisme ?

Une certaine idée du purgatoire

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Comme on le disait plus haut, The Good Place carbure à la positivité. Pour son showrunner, l’empathie est le cœur palpitant de la série, comme il l'explique dans une interview au New York Times :

"Si l’on pouvait rassembler les bons et les mauvais comportements sous un même toit, il me semble que le dénominateur commun serait l’empathie et la conscience ou non que nos actions affectent d’autres gens. Donc, quand on a écrit les personnages de la team Bad Place, l’idée de base c’était : zéro empathie."

Et effectivement, quand on rencontre pour la première fois les personnages qui bossent dans The Bad Place (à l’épisode 8 de la saison 1), on découvre des personnes carrément impolies, qui se foutent d’à peu près tout et ont le nez vissé sur leur smartphone. Un peu plus tard, en saison 2, on se rend même au quartier général de cet enfer et… c’est en fait une énorme machine bureaucratique. Voilà l’image que Michael Schur et son équipe se font de l’enfer. Ah et aussi, accessoirement, on y torture des gens pour l’éternité.

Il n’y a qu’à regarder les conditions pour être recalé de The Good Place :

  • avoir commis un crime grave (meurtre, harcèlement sexuel, incendie criminel) ;
  • avoir eu une plaque d’immatriculation personnalisée (un accessoire autorisé aux États-Unis et dont l’usage est souvent un poil ridicule) ;
  • avoir déjà réchauffé du poisson dans le micro-ondes de son bureau ;
  • avoir déjà retiré ses chaussures et chaussettes lors d’un vol commercial.

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Et lorsque nos héros visitent enfin The Bad Place, ils font une halte par le "Museum of Human Misery Hall of Low-Grade Happiness", que l’on pourrait traduire par "le Hall du bonheur médiocre", l’une des pièces les moins "terrifiantes", à en croire Michael, du "musée de la Misère humaine".

On y trouve une boutique de souvenirs, et des automates de la première personne à avoir utilisé du fil dentaire dans un open space, le premier homme à avoir envoyé une dick pick non désirée, la première personne blanche à avoir arboré des dreadlocks, le premier mansplainer, et autres joyeusetés du genre. Un peu plus tard, on découvre tout ce qui cartonne dans The Bad Place avec Pirates des Caraïbes 6, la pizza hawaïenne, ou les bagels d’Arkansas. Clairement, nous sommes dans l’antichambre des enfers.

Une des autres trouvailles de la série, c’est la Medium Place. Un entre-deux où vit, complètement seule, Mindy St Claire, ex-cocaïnomane pas vraiment sevrée, working girl des 80’s. Comme l’explique Michael Schur dans Vanity Fair, son supplice – puisque c’en est un – est inspiré du mythe de Tantale, le fils de Zeus qui a été condamné à passer l’éternité sur un fleuve dont il ne pouvait boire l’eau.

Mais puisque au final Eleanor (Kristen Bell) est devenue moins égocentrique, que Chidi (William Jackson Harpera) a appris à prendre des décisions, que Michael s’est racheté, que Tahani (Jameela Jamil) arrête de chercher l’approbation de ses parents, que même Janet (D’Arcy Carden) est devenue plus humaine et que Jason (Manny Jacinto)… ah non, Jason n’a fait aucun progrès mais c’était pas un mauvais bougre, juste un idiot fini. Bref, si tout cela est possible, il y a donc de l’espoir ?

Au bout du chemin, la rédemption ?

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Bien sûr, si tout ça prête à rire, la série ne manque pas de nous rappeler qu’en coulisses, en enfer, il y a des gens qui se font réellement torturer par des essoreuses démoniaques ou des "araignées de trous de balles". Et on en vient forcément à se demander si nous aurions été envoyés dans The Good Place ou son pendant infernal. La vérité c’est que, selon les critères cités plus haut, et devant l’intransigeance des gardiens du paradis, on aurait certainement fini dans The Bad Place. Pourtant, le season finale nous laisse miroiter l’espoir d’un monde meilleur, par le biais d’Eleanor.

Pour devenir une meilleure personne, elle doit remettre de l’ordre dans sa vie : elle quitte son job qui fleure bon l’escroquerie, fait amende honorable auprès de ceux et celles qu’elle a blessé·e·s, devient militante écolo… Mais la perfection n’étant pas de ce monde, elle finit par se dire : à quoi bon ? Si elle ne voit même pas le fruit de ses efforts, de cette rédemption qu’elle a entreprise depuis des mois 24 heures sur 24, pourquoi persister ? Si la véritable Good Place existe, y entrer s’avère impossible. Qui pourrait tenir de tels engagements, désintéressés et dénués de tout retour sur investissement, pendant une vie tout entière ? Que celui ou celle qui n’a jamais fauté nous jette la première pierre.

Finalement, il s’avère que les plus défectueux dans l’histoire, ce ne sont pas les ego et les personnalités hautes en couleur de nos héros, mais bien le système de sélection à l’entrée du paradis. The Good Place est un paradoxe. D’un côté, sous ses airs ultrapositifs de life coach, la série est irrémédiablement cynique : quoi qu’on fasse, on est tous cramé·e·s. De l’autre, elle achève sa saison 2 sur une note d’optimisme, et contemple la quête spirituelle d’Eleanor la menant droit vers Chidi.

Car ces êtres faillibles, aussi profondes soient leurs névroses et aussi imposant soit leur ego, ont une marge de progression énorme devant eux. Et même si, aux yeux de l’univers ou de l’entité machiavélique et omnipotente qui se cache derrière ce système de sélection, personne n’est jamais assez bien, sans doute que le voyage vers la rédemption en vaut quand même la peine. Et au bout du chemin, à défaut de finir dans la vraie Good Place, peut-être y trouveront-ils l’illumination… ou, au minimum, une infinité de recettes de cocktails de crevettes !

© NBC

Par Delphine Rivet, publié le 08/02/2018

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