The Handmaid’s Tale : pourquoi Serena peut et doit participer à la résistance

The Handmaid’s Tale : pourquoi Serena peut et doit participer à la résistance

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Par Delphine Rivet

Publié le

Au cœur du dernier épisode, Serena, dont les convictions commencent à trouver leurs limites, a le potentiel pour devenir une alliée de poids.

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Cette semaine, dans l’épisode 9 de la saison 2 intitulé “Smart Power”, The Handmaid’s Tale passe la frontière et nous emmène au Canada, où le Commandant Waterford doit se rendre pour des raisons diplomatiques. Depuis son lancement en avril 2017, la série nous a mâché·e·s puis recraché·e·s sans ménagement. Si le visionnage est chaque semaine un intense plaisir de sériephile, il est aussi une épreuve, en particulier quand on est une femme. On a beaucoup parlé de sa pertinence par rapport à notre époque, et on a salué son approche de la révolte féministe. Mais s’il y a bien une chose qui est restée sous silence jusqu’à présent, et pour de bonnes raisons, dans The Handmaid’s Tale, c’est la solidarité féminine qui s’organise.

Parce que si la série nous montrait de façon trop assurée des opprimées qui se rebellent, des sœurs qui refusent à l’unisson de courber l’échine, on sait que ce serait le début de la fin pour Gilead. Elle nous en a offert des bribes, des moments de bravoure et d’entraide, mais aussitôt réprimés par la force. Il n’y a pas de mouvement #MeToo ou #TimesUp sous ce régime, ou s’il y en a, il est immédiatement étouffé dans l’œuf. Mais pour qu’il y ait révolte, et que celle-ci soit efficace, elle ne peut venir seulement de June/Offred. Et après deux saisons à construire le personnage de Serena dans toute sa complexité, on se dit que celle-ci ferait sans doute une alliée de poids.

Se résigner ou désobéir

Serena Joy Waterford est l’incarnation du privilège. Enfin, dans la limite de ce que Gilead peut tolérer. C’est une femme après tout. Toujours est-il qu’elle est au sommet de l’échelle sociale. Elle a beau être stérile, cette dernière était mariée à celui qui deviendrait l’un des piliers du régime, avant que la démocratie ne sombre. Serena va goûter, plus que jamais, aux limites de son pouvoir (qui revient à dominer les autres femmes travaillant pour elles).

Dans l’épisode précédent, elle désobéissait sciemment à Fred. Pour la première fois, elle usait de son privilège pour aider une servante, Janine, dont le bébé est très malade. Cet acte de compassion lui vaudra d’être battue par son mari quand il l’apprendra. Humiliée et meurtrie, elle paraît d’abord surprise des conséquences, elle qui, il n’y a pas si longtemps, était l’égale de son mari. Celle qui a pensé la République de Gilead, et qui a payé le prix fort pour avoir prêché ce “retour aux valeurs morales”, voit une nouvelle fois sa création se retourner contre elle.

Lors de son voyage au Canada, le contraste entre ce pays voisin et le sien est saisissant. Serena, en passant la frontière avec son mari, se prend la liberté des autres en pleine figure. Dans la voiture qui l’amène vers la rencontre diplomatique entre les trois nations (Gilead, le Canada et, comme on le découvre, ce qu’il reste des États-Unis), elle regarde avec mélancolie les gens s’embrasser dans la rue, des amies discuter entre elles, des personnes le nez vissé sur l’écran de leur smartphone, bref, des scènes d’une banalité affolante de nos jours. Mais pour elle, c’est le symbole de ce qu’elle a perdu (et ce qu’elle a contribué à faire disparaître). Le paquet de cigarettes et les allumettes qu’elle ramène de son voyage, et qu’elle s’empresse de jeter dans la cheminée à son retour, sont le symbole de ces libertés qu’elle a consenti à sacrifier.

On avait presque oublié que la série se déroulait à notre époque. Choisir de nous redonner ces repères, c’est réaffirmer le caractère préventif de The Handmaid’s Tale qui agit comme une sonnette d’alarme. Comme à Gilead, accepter les choses telles qu’elles sont, c’est oublier qu’une autre réalité est possible. Les personnes les plus privilégiées tendent à tolérer les privations de liberté, les châtiments extrêmes, la répression militarisée, la censure… tant que ces derniers ne remettent pas en cause leur place de dominants.

C’est pourquoi l’envie de revenir en arrière n’effleure même pas le Commandant Waterford. Il est tout en haut de la chaîne alimentaire. De la soumission des femmes de Gilead dépend son pouvoir, de la même façon que les masculinistes craignent les mouvements féministes : si celles-ci continuent de se rebeller, leurs privilèges vont fondre comme neige au soleil.

La rencontre avec les diplomates canadiens marque le fossé idéologique qui sépare les deux nations, tout en rappelant qu’il n’y a pas si longtemps, Gilead était une démocratie, imparfaite, certes, mais libre. Les lettres des Servantes ont passé la frontière, et sont parvenues jusqu’aux autorités du pays, provoquant l’expulsion immédiate du couple Waterford. “Nous croyons les femmes”, rétorque ce ministre quand Fred lui demande s’il va vraiment bousculer tout le planning sur la base de “diffamations anonymes”.

Une scène qui fait évidemment écho aux mouvements #TimesUp et #MeToo. La ministre adjointe aux affaires étrangères renchérit en glissant à l’oreille de Serena : “Je ne sais pas comment vous pouvez vous regarder dans un miroir. C’est triste, ce qu’ils ont fait de vous”, marquant ainsi la complicité de Serena, mais aussi sa résilience face à la soumission. Elle va désormais devoir faire un choix, comme June/Offred l’a fait avant elle : se résigner ou désobéir.

Les graines de la révolte

L’épouse du Commandant parle peu, mais on sent à maintes reprises dans son regard une envie de crier. Ce même regard qu’affiche constamment June/Offred, une douleur réprimée, un désespoir quasi constant qui laisse pourtant entrevoir un désir féroce de tout faire exploser.

Serena n’en est peut-être pas encore là dans son cheminement intérieur, mais elle y vient. Doucement. Assurément. Du moins, on veut croire en sa capacité à défier l’ordre établi dans un futur proche. Elle s’indignera d’abord pour elle-même, puis pour celles qui sont encore moins fortunées. On a déjà vu en elle des étincelles d’empathie, notamment pour Janine et son bébé.

Jusqu’à présent, The Handmaid’s Tale n’a pas vraiment montré les femmes se soutenir entre elles contre le système. Bien sûr, on en a vu certaines faire preuve de compassion ou risquer leur vie pour une autre, mais si la série nous a bien fait comprendre une chose, c’est que Gilead, ça n’est pas seulement la domination des hommes sur les femmes (ou, plus exactement, le règne de l’homme blanc sur toutes les autres catégories de population), mais aussi des femmes sur d’autres femmes.

June/Offred sait qu’elle ne peut pas se fier aux Tantes, qui sont leur premier bourreau, ni aux Épouses, qu’elle doit servir, ni aux Marthas, qui préfèrent rester invisibles, ni aux autres Servantes qui partagent sa condition. Ces dernières pourraient même signer son arrêt de mort si elle venait à se confier à elles et était dénoncée.

La solidarité féminine a, pour l’instant du moins, disparu. Et ce n’est pas l’ombre de Mayday planant sur les deux saisons de The Handmaid’s Tale qui viendra nous convaincre du contraire. Ce groupuscule de résistance organisée n’apparaît qu’en filigrane. Et malgré toute leur bonne volonté de l’autre côté de la frontière, Luke et Moira semblent totalement impuissants.

Non, la charge doit être menée de l’intérieur. Elle passera par June/Offred, c’est une évidence, mais certainement aussi par Serena. La femme du Commandant ne sait probablement pas encore que ce qu’elle ressent sont les graines de la révolte. Toute cette saison a conduit à cet instant, construisant le lent mais tenace éveil de Serena. Impossible de fermer les yeux après ça. Impossible de revenir en arrière une fois que l’on a avalé la pilule bleue, et amère, de la réalité toute crue. Elle a les moyens, en usant de ses privilèges, d’allumer la mèche qui fera imploser le régime. Serena pourrait alors devenir une alliée inestimable… si elle ne finit pas dans les Colonies d’ici là.

La saison 2 de The Handmaid’s Tale est diffusée chaque jeudi soir sur OCS.