Laurent Thurin-Nal / Laetitia Lagache

Transferts, une série d'anticipation qui court après l'immortalité

La dernière série d’anticipation d’Arte brasse des sujets passionnants… mais échoue à rendre son histoire palpitante.

© Laurent Thurin-Nal/Laetitia Lagache

La science-fiction a toujours été un bon prétexte pour parler de la société dans laquelle on vit. En se projetant dans un futur plus ou moins proche, on prédit les potentielles dérives de certains régimes, de technologies encore balbutiantes, on fantasme de fausses utopies, on matérialise nos peurs des changements climatiques… De Philip K. Dick à Charlie Brooker (créateur de Black Mirror), les œuvres d’anticipation ont toujours cet arrière-goût d’avertissement. Transferts, dernière création d’Arte, imaginée par Claude Scasso et Patrick Benedek, nous parle d’un monde où certains font le choix, non sans conséquence, de ne pas mourir.

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Une série qui questionne son époque, ses mœurs et sa morale

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Bon père de famille et mari attentionné, Florian Bassot (Alexis Loret) se réveille un jour d’un coma de cinq ans… dans un corps qui n’est pas le sien. Dans un futur pas si lointain, et une société qui diffère à peine de la nôtre, la science a fait un pas de géant. Plutôt que de contrer le vieillissement des corps et tenter de combattre l’inéluctable flétrissure de la chair, savants et savantes ont trouvé le moyen de conserver l’essence d’un être pour la transférer dans un autre. Les implications sont évidemment vertigineuses, mais surtout, voilà deux dogmes qui n’ont pas pour habitude de cohabiter : la science et la métaphysique. Parler d’âme n’a rien de scientifique. Et déjouer la mortalité va à l’encontre de toute religion pour qui, si l’on souhaite accéder à une autre vie, il faut d’abord mourir et se débarrasser de son enveloppe charnelle.

Rien d’étonnant, donc, à ce que l’on découvre, dans Transferts, une religion catholique et ses représentants en totale opposition avec ce commerce de l’âme. Et ils ne sont pas les seuls. La société réprouve cette pratique, mais pour des questions de sécurité. Certains transférés semblent développer des troubles du comportement pouvant les rendre extrêmement dangereux. Fichage, contrôles inopinés, arrestations musclées : ils sont des citoyens de seconde zone. Une analogie qui rappelle évidemment le sort réservé aux migrants et réfugiés.

Pour faire régner l’ordre et lutter contre les transferts illégaux, l’État a créé une police spécialisée, la BATI, aux méthodes violentes et expéditives. Problème, Florian, en se faisant transférer dans le corps d’un membre de cette brigade, Sylvain Bernard (Arieh Worthalter), est un agneau parmi les loups. Il doit maintenir son secret coûte que coûte… jusqu’au point de rupture ?

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© Laurent Thurin-Nal

Sur le papier, Transferts à toutes les qualités d’une série de SF. Elle questionne sans arrêt notre époque, ses mœurs et sa morale. Sans relâche, elle assène ses avertissements. Et comme des centaines d’œuvres d’anticipation avant elle, elle pousse à réfléchir sur des questions éthiques et philosophiques, en devançant les dangers des progrès scientifiques, et notre quête irrépressible d’immortalité. L’approche est assez fascinante.

Même si l’on a été bercé par les récits de Philip K. Dick, Aldous Huxley et consorts, il semble que ces problématiques soient d’inépuisables sources d’interrogations, d’excitation, d’émerveillement et d’angoisses existentielles. C’est aussi ce qu’avait tenté de faire, avant elle, Trepalium. On y retrouve d’ailleurs des motifs assez récurrents au genre. Sur le papier donc, la copie est impeccable. C’est après que ça se corse.

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Transferts ne survit pas au passage du script à l’image

Car, comme pour Trepalium, si l’ambition de Transferts est louable – a fortiori dans un paysage télévisuel français qui dédaigne magistralement les séries de SF – elle se heurte à des problèmes structurels qui font s’effriter ce monde pourtant minutieusement construit. Des défauts que l’on retrouve, hélas, dans bon nombre de productions françaises. De belles idées, de belles distributions, une production léchée, mais des dialogues poussifs, et une dramaturgie à qui les codes de l’écriture sérielle semblent échapper.

La France a un attachement viscéral à sa littérature et à son cinéma, qui font partie de son identité. Elle n’a, en revanche, pas de culture sérielle à proprement parler, coincée qu’elle est entre son complexe d’infériorité par rapport aux États-Unis et un attachement presque sacré à son Histoire. Elle a trop longtemps regardé de haut le huitième art pour espérer le comprendre. L’écriture en épisodes, en trois actes avec des arcs narratifs majeurs et mineurs, des cliffhangers, des twists, une montée dramatique savamment dosée… Épouser une méthode approuvée depuis plus d’un demi-siècle, ça n’est pas sale. Ce n’est pas parce qu’on suit un canevas et des ressorts scénaristiques mille fois usités qu’on ne peut pas produire une œuvre originale et pertinente.

Force est de constater que la télé française, même quand elle ose s’aventurer dans les séries de genre (ce que l’on ne cessera de saluer), peine à réussir son passage de la page du script à la mise en bouche, par les acteurs, des dialogues. Comment donner vie à des personnages réalistes si ceux-ci parlent comme on écrit ? Mais le salut viendra peut-être d’une nouvelle génération de scénaristes, biberonnés, non seulement aux séries américaines, mais aussi aux méthodes, plus proches de nous (en termes d’histoire et de contraintes), de la télé anglaise ou scandinave.

La première saison de Transferts, divisée en six parties, est diffusée sur Arte à partir de ce jeudi 16 novembre (les trois premiers épisodes), dès 20 h 55.

Par Delphine Rivet, publié le 16/11/2017

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