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On a parlé empowerment, mal-être et années 80 avec Annie Wiseman (Physical)

Publié le

par Marion Olité

©AppleTV+

Ancienne plume de Desperate Housewives, Annie Wiseman nous bluffe avec sa nouvelle série, Physical. Rencontre.

Conquise par la comédie noire Physical, lancée sur Apple TV+ le 18 juin dernier et portée par la superbe performance de Rose Byrne et une écriture tranchante, j’ai discuté avec sa créatrice, Annie Wiseman.

Marion Olité | Rose Byrne, que j’ai interviewée il y a quelques jours, m’expliquait que Physical était une série très personnelle pour vous. Pouvez-vous m’expliquer pourquoi ?

Annie Wiseman | Cette série vient d’une chose sur laquelle j’étais restée très secrète durant toute ma vie d’adulte. Je lutte depuis longtemps contre des troubles alimentaires. J’ai gardé cela pour moi toutes ces années, et j’ai décidé qu’il était temps de trouver un moyen de l’aborder. Je l’ai fait à travers cette série, et ce personnage confronté aux mêmes difficultés. Sheila [l’héroïne de la série, incarnée par Rose Byrne ndlr] arrive à un moment de sa vie où cacher sa vraie "elle" au reste du monde devient insupportable. Et elle doit trouver un moyen de s’en sortir.

Son mal-être est représenté dans la série par sa voix intérieure, qui accompagne le public en voix off. Et cette voix est féroce envers elle, son corps et les autres. Les voix off sont habituellement plus édulcorées, surtout quand elles sont incarnées par des femmes. Je pense notamment à Sex and the City, Grey’s Anatomy ou Desperate Housewives. Comment avez-vous travaillé sur cette voix intérieure ?

Je vais vous dire, je n’ai pas eu à faire beaucoup de recherches ! C’est quelque chose que j’ai toujours eu en moi, cette façon de se critiquer très durement… J’ai fait beaucoup d’efforts pour paraître fun, aimable, attirante. Et cela nécessitait de supprimer une partie plus sombre et moins attrayante de moi-même. Une partie que je savais déplaisante, en particulier pour les hommes. Avec le temps qui passe, cela a pour effet de vous diviser en deux. Ça devient de plus en plus dur. Cette voix intérieure a besoin de sortir : elle devient de moins en moins supportable.

Je travaille depuis longtemps dans la télévision et vous avez raison sur le dispositif de la voix off. Quand ce sont des personnages féminins qui la portent, on attend d’elles qu’elles nous proposent une douce exposition de leur vie, et on va dire que dans Physical, c’est très différent [rires] ! J’utilise cet outil de façon très différente pour raconter la vie intérieure du personnage de Sheila.

© AppleTV+

Cette voix intérieure nous permet de comprendre à quel point Sheila se déteste et déteste son mariage. Nous entendons sa charge mentale et sa détresse, comment son mari s’attribue ses bonnes idées et la renvoie dans les cordes quand ça lui chante, comment elle doit édulcorer ses pensées avant de lui parler [c’est la notion de tone policing, ndlr]. Peut-on dire que cette voix intérieure est un outil féministe ?

Un outil féministe, c’est intéressant ! Eh bien, il évolue au fil de la série. Initialement, c’est une soupape de décompression. C’est un endroit où elle peut penser ce qu’elle veut, en sécurité. Elle pense qu’elle ne peut pas exprimer au grand jour les sentiments qu’elle éprouve. Et je pense qu’elle a raison ! À cette époque-là du moins. Elle n’est pas indépendante financièrement, elle n’a pas d’opportunités en dehors de sa famille, donc elle a raison de penser que si elle déballait tout, cela déstabiliserait son foyer. Elle a besoin de cacher tout cela.

Là où ça devient un outil féministe inattendu, c’est quand elle fait le lien entre cette voix et son corps, quand elle trouve cet endroit où elle peut être elle-même, physiquement parlant. Elle accède à ces émotions désagréables à travers son corps et elle en dégage une force inattendue. Avec ces femmes en cours d’aérobic, elle frappe, elle donne des coups de pied. C’est un lieu improbable, dans lequel elle trouve son empowerment et réussit à briser le cycle d’autodestruction dans lequel elle s’enfermait.

La récompense pour le public, c’est quand sa voix intérieure correspond, petit à petit, davantage à sa façon de s’exprimer extérieurement…

Comme dans toute évolution, cela peut être un peu effrayant. Ça peut exploser n’importe comment. Mais le but est d’utiliser cela de façon plus positive, pour qu’elle devienne une personne plus équilibrée, moins polarisée entre cette personne parfaite en apparence, qui possède une face si sombre. Sur le long terme, c’est exactement l’idée du parcours de Sheila. Je suis passée par là lors de mon chemin vers la guérison. On apprend à moduler cette voix, et à ne pas juste la sortir comme ça, n’importe comment.

"J’étais excitée à l’idée de créer des séquences où le regard féminin prime"

Comment Rose Byrne, absolument excellente dans Physical, est-elle arrivée sur le projet et a-t-elle collaboré avec vous ?

Elle a lu le script, et a été assez intriguée pour venir me parler. On a vraiment eu de la chance de pouvoir travailler avec elle tôt dans la production. On a collaboré pour construire la tonalité de la série, et travailler sur cette dichotomie sur laquelle se fonde la série : ce que Sheila donne à voir à l’extérieur, et sa voix intérieure.

C’est une actrice phénoménale ! Je suis fan depuis si longtemps que c’était vraiment le rêve qu’elle soit intéressée par la série. Je savais qu’elle avait beaucoup à apporter, notamment du côté comique mais aussi dramatique. C’est une super collaboratrice.

Diriez-vous que Physical rentre dans la catégorie des œuvres female gaze ?

Totalement, à 100 % ! J’étais excitée à l’idée de créer des séquences où le regard féminin prime. Certaines scènes dans la série s’attardent sur le corps des surfers par exemple. On a passé tellement de temps à objectifier les corps féminins et je trouve ça si fun et libérateur de pouvoir renverser le regard. Les scènes de sexe dans Physical adoptent aussi le point de vue des protagonistes féminines.

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À travers le sujet de l’essor de l’aérobic dans les années 1980, la série montre aussi pourquoi les femmes aiment autant le fitness et ce type de sport.

Oui ! Je pense que ce sont des espaces dans lesquels les femmes peuvent ressentir leur pouvoir, leur force. Ça a aussi un effet défouloir, bien entendu. Et on y trouve un sens de la communauté. C’est un moyen de nouer des liens avec d’autres femmes.

La série se déroule aussi à une époque, les années 1980, où c’était encore très tabou de faire ça. Ce n’était pas considéré comme quelque chose d’attirant de suer en public, et encore moins de travailler ses muscles quand on est une femme. Les femmes étaient encore considérées comme devant être minces, délicates, plus légères que l’air et discrètes, certainement pas vocales et puissantes. Je pense que pour nombre de femmes, cela a été très attirant de trouver cet univers où elles peuvent se lâcher entre elles.

Effectivement, la série parle aussi d’amitié féminine et de la façon dont Sheila est isolée de ses congénères, au début de sa trajectoire du moins.

Je pense que sa maladie l’a isolée du reste du monde, et des autres femmes. C’est une maladie qui met les gens à distance. Sa voix intérieure lui dit constamment de rester loin des autres, sinon ils et elles finiront par découvrir son secret. Les troubles alimentaires et autres addictions similaires ont pour conséquence d’isoler les personnes concernées.

Durant cette saison 1, on assiste à une évolution de Sheila, qui brise petit à petit certains murs qu’elle a érigés et commence à se lier avec d’autres, notamment des femmes. Mais c’est compliqué pour elle.

Je pense que cette série parlera aussi aux femmes au foyer, qui peuvent aussi se sentir très isolées des autres.

C’est vrai, ne pas avoir d’exutoire pour son esprit bruyant et agité rend Sheila très solitaire dans ses tâches quotidiennes, celles de s’occuper de son enfant et de son foyer. J’ai certainement ressenti ça du côté de ma mère, en grandissant dans un foyer qui attendait d’elle qu’elle s’occupe des enfants et reste à la maison. Je l’ai vue en difficulté. Elle voulait plus et on explore cela dans la série. Et le plus fou, c’est que c’est toujours un peu tabou de parler du travail domestique des femmes ou encore du fait que la parentalité n’est pas toujours un épanouissement de chaque instant.

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J’ai trouvé que Physical avait de superbes scènes de "montages" pour illustrer la vie quotidienne de Sheila et la mettre en relief avec sa pratique de l’aérobic. Aviez-vous des références, des films des années 1980 en tête en guise d’inspiration ?

L’un des avantages de placer l’action à cette époque, c’est de pouvoir jouer avec les codes des années 1980, notamment ces musiques et ces montages musicaux sur du sport. On a travaillé avec une superviseuse musicale [Isabella Summers, également compositrice de musiques originales pour la série, ndlr] qui est allée chercher des références spécifiques à l’aérobic de cette époque, mais aussi du lieu, le Sud de la Californie. La musique vient du monde du surf et du skate, de toute cette culture beach, et on s’est aussi inspirées des femmes précurseuses qui commençaient à faire des vidéos d’aérobic à cette époque. C’était vraiment fun à recréer.

Physical est une comédie très noire, sur une femme piégée dans un mariage malheureux. Elle m’a fait penser à Desperate Housewives, une série sur laquelle vous avez travaillé. Que pensez-vous de la comparaison ?

On m’en a parlé quelques fois. Cette série remonte à très loin pour moi, mais je suis ravie de voir à quel point elle est encore très présente dans l’inconscient collectif. J’ai eu la chance de travailler sur Desperate au début de ma carrière. Ce que j’ai retenu de cette expérience, que j’ai peut-être appliqué à Physical, c’est que le public était demandeur de ce genre de protagonistes féminines, prêtes à agir en écoutant leurs pulsions les plus sombres ou cachées. Les gens s’identifiaient vraiment à ces héroïnes. Ça a été une bonne leçon pour moi : de ne pas avoir peur de faire faire des choses pas forcément moralement bonnes à mes personnages.

Il y a aussi une chose forte qui est dite sur l’amitié féminine. Les Desperate se débattent dans leur mariage et dans la parentalité, mais la série repose sur cette amitié entre elles. C’est la clé pour la comprendre. J’ai gardé ça aussi.

J’imagine que vous êtes prête à l’éventualité d’une saison 2 de Physical et à poursuivre les aventures de Sheila dans le monde de l’aérobic ?

Oui ! Je ne peux malheureusement pas partager de nouvelles concernant l’avenir de Physical, en tout cas pas maintenant ! Mais l’espoir est de continuer à voir évoluer Sheila. J’ai certainement en tête d’autres histoires pour elle. Croisons les doigts !

La première saison de Physical est disponible sur Apple TV+. 

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