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On s'est posé avec Charlie Brooker et Annabel Jones, les cerveaux (dérangés) derrière Black Mirror

Dans le sillage de la sortie de "Bandersnatch", l’épisode interactif de Black Mirror, les deux showrunners ont accepté de discuter avec nous de la série et de son avenir.

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Fin 2018, les usagers de Netflix ont pu s’adonner à une expérience, inédite pour beaucoup, en lançant un épisode interactif dérivé de l’univers de Black Mirror. Environ cinq heures de scènes à découvrir, à la seule condition de jouer "Bandersnatch" encore et encore jusqu’à épuisement. Pour ce faire, le joueur doit effectuer des choix, parfois cornéliens. Et ces choix qui nous ont bien fait galérer, on les doit aux esprits bouillonnants de Charlie Brooker et Annabel Jones, showrunners de cette anthologie british qu’on adore. Lors d’une journée venteuse à Londres, ils ont accepté de se poser avec Biiinge pour parler easter eggs, Netflix et comédie musicale.

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Biiinge | On attaque le vif du sujet. Des infos sur la saison 5 ? Quand est-ce que ça arrive, à quoi peut-on s’attendre ?

Charlie Brooker | Eh bien, on ne peut répondre que partiellement. Ça sortira cette année.

Annabel Jones | Ça va être 20 films [rires].

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CB | C’est différent de ce qu’on a pu faire jusqu’ici, et c’est à peu près tout ce qu’on peut dire. On a filmé un des épisodes avant de faire "Bandersnatch" mais on l’a mis en pause. On s’est demandé à un moment si on devait l’inclure dans la saison 5, mais on a décidé que non, parce que "Bandersnatch" est vraiment à part.

La saison dernière, vous avez fait "Black Museum" qui nouait plusieurs storylines d’épisodes passés. Est-ce qu’on peut s’attendre à un épisode du genre dans le futur ? Ça vous tenterait ?

CB | J’ai l’impression que "Bandersnatch" fait ça d’une certaine façon. Ça convenait bien à "Black Museum" parce que c’était trois histoires pour le prix d’une. On a fait aussi "White Christmas", qui était conçu avec la même structure et avait beaucoup d’easter eggs. C’était la première fois qu’on a commencé à glisser ces petites références cachées. S’il y avait une autre idée pour un "épisode recueil" de ce genre, on le ferait sans doute. Mais ce n’est pas notre première volonté.

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AJ | Je pense qu’on a beaucoup de chance parce qu’on peut à chaque fois trouver la meilleure forme pour raconter l’histoire qu’on veut raconter.

CB | [Il se met à chanter] The wonder of youuu[Rires.] Pourquoi est-ce que je me suis mis à chanter ?

Vous pourriez faire Black Mirror : The Musical. Ça pourrait être une bonne idée.

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AJ : Attention, c’est un spoiler ! [Rires.]

CB : On devrait faire un épisode karaoké, ce serait top. Ce serait un bon moyen de contourner le copyright, en fait. Si on n’a pas le budget pour une chanson des Beatles, le personnage dirait "Hey, tu te souviens de cette chanson des Beatles qui s’appelle 'Love Me Do' ?", et regarderait le téléspectateur en attendant qu’il se mette à chanter.

J’ai l’impression que vous avez placé pas mal d’easter eggs avec les nouvelles saisons sur Netflix : Black Mirror a commencé à s’autoréférencer, d’une certaine façon. C’est fun pour vous, cet aspect-là ?

CB | Oui, c’est un peu la cerise sur le gâteau pour les fans. Avec un peu de chance, ces easter eggs ne viennent pas entraver le récit, mais je dois avouer qu’on calme un peu le jeu dans la saison 5. On ne veut pas que ça éclipse l’intrigue et on ne veut pas donner l’impression qu’il faille avoir vu tous les autres épisodes pour comprendre ce qu’il se passe.

L’un des attraits de la série, c’est que tu peux tomber sur n’importe quel épisode et le regarder indépendamment des autres. Parfois on n’y résiste pas, c’est marrant d’ajouter un petit détail en arrière-plan que seuls les téléspectateurs de la première heure peuvent remarquer.

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Après quatre saisons et un film, Black Mirror est devenu un pilier de la pop culture.

CB | Vraiment ?

Oui, vraiment ! C’est partout sur le Web, tout le monde en parle dès que les saisons sortent. Des nouveaux films et bouquins sont souvent comparés à Black Mirror, par exemple. Vous avez conscience de cet impact ?

CB | D’habitude, on n’en a pas conscience avant les moments comme celui-ci. On est souvent trop occupés à créer la série et on est antisociaux : on ne sort pas, on ne parle à personne. On ne se parle même pas entre nous. La plupart du temps, on est assis dans une pièce en train de pleurer en silence [rires]. Je suis sur les réseaux sociaux mais je m’en sers peu. Je désactive mes notifications, par exemple. C’est souvent un choc quand les gens nous disent ça.

AJ | Mais je pense qu’on en a pris conscience avec "Bandersnatch", parce qu’il y a beaucoup de discussions autour de ça. Sans doute parce que c’est une forme unique et beaucoup de gens pensent que c’est le futur de la télévision. C’est aussi un signe des capacités de Netflix et de ce que ça veut dire pour la plateforme également. C’est hyper excitant. C’est plaisant d’avoir pu prendre part à cette conversation.

Vous avez eu quels retours sur "Bandersnatch" autour de vous ?

CB | De manière générale, c’est plutôt positif. Beaucoup de gens ont eu des réponses différentes. Certains ont eu l’impression qu’ils étaient mauvais ou qu’ils échouaient, ce qui est intéressant. Certains veulent juste raconter une histoire et ne veulent pas retourner en arrière pour découvrir les alternatives. D’autres, au contraire, veulent absolument tout voir.

Mais de ce que j’ai pu voir, la plupart des gens ont l’air d’avoir apprécié et ont joué le jeu. Je pense que certains critiques spécialisés l’ont pris un peu trop au sérieux, en revanche. En tout cas, ce n’est pas une façon de remplacer un storytelling plus traditionnel et ça n’a pas non plus la prétention d’être un jeu vidéo.

On a déjà établi qu’il y avait beaucoup de fins différentes. C’est laquelle, votre préférée ?

AJ | Je les apprécie toutes. À un niveau plus personnel, celle que je trouve la plus satisfaisante est celle où Stefan grimpe à bord du train et retrouve sa mère. J’ai trouvé ça plutôt émouvant, donc pour moi ça veut dire qu’on a réussi dans le sens où c’est un film et où une connexion émotionnelle s’est créée avec le personnage principal. C’était un des buts majeurs qu’on s’était fixés. Donc pour cette raison égoïste, c’est probablement ma fin préférée.

CB | Je dirais sans doute pareil. Je dois quand même dire que j’adore la fin de Pearl Ritman où on va dans le futur et on rencontre la fille de Colin. J’ai aussi un faible pour la fin où Stefan tue Colin dans sa chambre – c’était plutôt drôle.

Vous avez tenté beaucoup de choses avec Black Mirror. Un épisode en noir et blanc, un épisode interactif, un Christmas special… Vous pensez qu’il existe d’autres façons d’innover la formule Black Mirror à l’avenir ?

AJ | Vous essayez de me faire parler de la comédie musicale, c’est ça ? [Rires.]

CB | J’allais suggérer qu’on fasse une tapisserie. Un épisode où de la laine s’imprime en 3D sous votre téléviseur et où vous, le téléspectateur, devez la tricoter en suivant un modèle que vous avez téléchargé… [Rires] En vrai, si on a une autre idée pour un épisode interactif, ça pourrait être intéressant de s’y atteler, mais je pense qu’on va surtout se cantonner à des histoires linéaires. Après…

AJ | Peut-être Black Mirror sur glace ?

Je paierais pour voir ça.

CB | J’avais eu une idée pour convertir "Bandersnatch" plutôt facilement en expérience de réalité virtuelle. Peut-être qu’on peut faire "Bandersnatch" sur glace en VR ?

AJ | Ça serait dangereux. J’aime l’idée.

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Vous pensez que Black Mirror peut encore durer longtemps ?

CB | Jusqu’à ce qu’on en ait marre, je pense.

Parce que ça a l’air d’évoluer de la même façon que la technologie. Donc tant qu’il y a des avancées à ce niveau-là, est-ce que ça garantit de nouvelles idées pour Black Mirror ?

CB | Je pense que oui, même si la série est surtout à propos de la nature humaine. Parfois, on construit par-dessus ce qu’on a fait dans des épisodes précédents. Si vous regardez "USS Callister" et "San Junipero", ces deux épisodes utilisent une technologie très similaire, mais l’histoire et le genre semblent radicalement différents.

Je pense aussi que plus la technologie dans le monde réel progresse et plus les gens s’y habituent, plus ça nous aide à développer des concepts un peu plus farfelus. Et c’est plus facile pour les gens de s’immerger dans l’histoire parce qu’ils sont en contact avec ces technologies au quotidien.

D’ailleurs, avec "San Junipero" et maintenant avec "Bandersnatch", vous avez trouvé le moyen d’explorer les 80’s. Y a-t-il d’autres périodes que vous aimeriez revisiter ?

CB | Les Incas ! [Rires] Ou bien on pourrait faire les anciens peuples mayas. Ce serait sympa.

AJ | Ça me semble chaud. Ne faisons pas ça.

CB | On a toujours vraiment voulu faire un épisode en costumes d’époque, à la période de Jane Austen ou Dickens. On ne sait pas trop comment faire ça pour Black Mirror, mais je suis sûr qu’on pourrait trouver un moyen.

Par Florian Ques, publié le 14/01/2019

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