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Hugo Blick (Black Earth Rising) : "J’écris parce que je suis en colère"

De passage au Festival Séries Mania, Hugo Blick nous a parlé de son travail de showrunner et de sa vision du monde. 

Marion Olité | Dans le cadre de Séries Mania, vous avez participé à un débat avec Éric Rochant, le showrunner du Bureau des légendes. Avez-vous découvert des points de similarités et de différences dans vos façons d’aborder votre travail ?

Hugo Blick | Je pense que, comme moi, la quête d’Éric est la recherche la vérité humaine. Après, il s’intéresse plus que moi au genre de l’espionnage. Dans The Honourable Woman, ma précédente série, il y avait aussi une bonne dose d’espions. Mais c’est parce que j’aime explorer la psychologie des personnes qui mentent. Cela dit, lui aussi. Pourquoi les gens mentent ? Quelle est leur vérité ? Un espion qui couvre une vérité nationale, c’est un seul point de vue. Il a des ennemis, qui ne sont pas d’accord avec sa vérité. Et cela justifie qu’ils deviennent aussi des espions ! Je trouve cela passionnant à explorer. Je ne suis pas trop sur les outils de l’espionnage comme les micros et ce genre de choses. Mais nos perspectives se rejoignent effectivement avec Éric.

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Mais à la différence d’Éric Rochant, qui travaille avec une writer’s room, vous êtes seul maître à bord de vos séries.

J’écris et je réalise seul. Je suis aussi producteur, mais avec une équipe de producteur·ice·s derrière moi. J’ai été très influencé par les films paranoïaques des années 1970. C’était une période très intéressante à Hollywood. Aujourd’hui, ce genre d’histoire a muté du format long-métrage vers la série, où vous pouvez imaginer un récit cabossé, inhabituel, inconfortable, qui part d’une conspiration. Ce genre de monde à la Chinatown [1971, Roman Polanski, ndlr], on ne peut presque plus le faire sur grand écran, en tout cas pas en Angleterre, où le cinéma est dominé par le top 10 du box-office américain, les films Marvel…

Ces films des années 1970 et les séries dramatiques modernes ont en commun d’être nées d’une vision d’auteur. C’est ce qui les fait sortir du lot. Elles n’ont pas été commandées par des chaînes, elles sont construites par une vision singulière. C’est ce qui m’attire en tant que créateur. Je pense que c’est aussi un facteur d’attractivité pour les diffuseurs, que ce soit Netflix ou la BBC. Parce que ces œuvres ne ressemblent à aucune autre.

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The Honourable Woman et Black Earth Rising, vos deux dernières séries, explorent des thèmes géopolitiques complexes. Que peut apporter la fiction par rapport à un documentaire ?

Oui, je tiens à insister sur ce point : je ne crée pas de documentaires. Je n’écris pas avec une perspective politique en me disant : "Voilà ce que je veux dire sur ce fait." C’est une illustration et une exploration de thèmes sensibles, qu’un angle historique éclaire.

Je m’intéresse à l’intime et à l’Histoire pour que cela rentre dans un récit plus vaste. Ce que j’essaie d’explorer, c’est la zone grise entre les absolus. Quand quelqu’un dit qu’il n’y a qu’une façon de voir tel fait, je me dis toujours peut-être que l’autre camp a tout aussi raison. C’est ce qui crée le conflit. Et dans le cas d’un conflit géopolitique, je veux voir si mes personnages peuvent naviguer sur cette fine ligne entre les deux camps pour trouver une résolution harmonieuse.

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"Ce que j’essaie d’explorer, c’est la zone grise entre les absolus"

Vous avez écrit des séries sur le conflit israélo-palestinien, puis sur le génocide rwandais. Comment faites-vous pour ne pas prendre parti ?

Pour ce qui est du génocide rwandais, le parti pris est évidemment contre les crimes génocidaires qui ont eu lieu. L’histoire de Black Earth Rising se situe du côté des conséquences de ce terrible événement, sur ces 25 dernières années. Certaines vérités ont émergé quand d’autres sont encore protégées. Je regarde ces deux aspects-là, dans l’espoir d’une réconciliation. Le fait en lui-même n’a pas à être discuté. Il n’a pas de nuance. La nuance arrive dans l’après et comment on fait face aux conséquences, comment on répond aux événements consécutifs à ce génocide.

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Le conflit israélo-palestinien permet davantage de fluidité et d’explorer les deux camps. On peut s’intéresser aux deux perspectives. Je recherche toujours la nuance dans les débats.

 

© Netflix

La première scène de Black Earth Rising nous montre une juge blanche qui se fait rabrouer en pleine conférence par un homme noir. Il lui reproche de faire justice à la place des Rwandais. Pourquoi était-il important de commencer la série par cette scène ?

Eh bien, avec cette scène, je me parle un peu à moi-même en adéquation avec cette histoire. Les problèmes africains méritent des solutions africaines. Alors pourquoi ce sont des gens blancs qui font l’histoire ? C’est une division, un absolu posé.

Puis mon récit va prendre son temps pour explorer les nuances de cette relation. Ces polarités exprimées dans cette première scène sont très puissantes et importantes. Mais il y a une zone grise au milieu de ces deux points de vue, que chaque camp peut réussir à voir en se mettant à la place de l’autre. Il verra alors les objectifs communs.

En tant qu’homme blanc occidental, j’ai voulu raconter cette histoire après avoir examiné les tenants et les aboutissants avec beaucoup d’attention, pendant deux ans et demi où j’ai écrit ce projet. J’y ai trouvé de quoi continuer, et l’envie d’explorer narrativement ce sujet. Si on en reste à cette première scène, où chacun à des arguments sont valides, on ne résoudra jamais la division. Et nous avons besoin de nous réconcilier.

J’ai rencontré un astronaute au moment où je travaillais sur ce projet. Il m’a dit une chose qui m’a marqué : "Si tu regardes la planète de l’espace, seules quelques minutes séparent l’Afrique de l’Europe." Nous devons nous parler !

Ces séries, qui explorent des sujets d’actualité encore à vif aujourd’hui, ne sont-elles pas compliquées à vendre à des diffuseurs ?

Non, parce que je pense que les diffuseurs s’engagent avec la certitude que la série sera regardée. Quand je vais vendre un projet, je ne suis pas hésitant, je suis sûr de moi et de l’histoire que je veux explorer. Je pense que c’est une histoire qui n’a pas encore été racontée. Et mes histoires ne sont pas froides, elles parlent toujours de la condition humaine. The Shadow Line, The Honourable Woman, Black Earth Rising ont en commun de tester mes personnages.

C’est une quête de soi, que traversent mes protagonistes. Ils en ressortent changés, possiblement réconciliés avec eux-mêmes et le monde, au moins honnêtes envers eux-mêmes. Les diffuseurs adhèrent complètement à cette idée de s’explorer soi-même.

"Les femmes représentent davantage la nuance dans les arguments. Et c’est ce que j’aime explorer : la fluidité des solutions"

The Honourable Woman (© BBC)

Vos deux dernières séries sont menées par des personnages féminins, incarnés par Maggie Gyllenhaal et Michaela Coel. Ce n’est pas si courant, même aujourd’hui, de voir à l’écran ce genre de protagonistes, surtout dans des séries géopolitiques, généralement masculines. C’est un choix délibéré de votre part ?

Je crois que oui ! Peut-être est-ce la façon dont ma mère m’a éduqué [rires]. Je ne crois pas qu’on peut répondre aux problèmes avec des solutions traditionnellement masculines. Je trouve les hommes très obstinés et dans quelque chose qui tient de l’absolu, ce qui ne m’intéresse pas trop. C’est intéressant de changer de perspective dans ce genre du thriller, qui semble être genré masculin.

Je trouve que dans les histoires des personnages féminins, il y a quelque chose de plus subtil à raconter, qui n’implique pas de se taper dessus tout le temps. Les femmes représentent davantage la nuance dans les arguments. Et c’est ce que j’aime explorer : la fluidité des solutions. Parce que c’est là, pour moi, que la réconciliation est possible.

C’est ce que vous essayez de faire naître dans vos séries, la possibilité de la réconciliation ?

Oui. Prenez The Honourable Woman, le personnage de Maggie Gyllenhaal débute la série dans un appartement qui présente tous les signes extérieurs de sa noblesse. À la fin, elle est habillée très simplement, et se trouve en plein milieu d’un désert. Elle était cette personne protégée mais ignorante et elle est devenue une personne consciente du monde qui l’entoure. Elle ne possède plus rien, mais elle se connaît elle-même désormais. Elle n’a peut-être pas complètement fait la paix avec elle-même, mais elle est honnête envers elle-même.

Dans Black Earth Rising, le personnage de Michaela Coel trouve une forme d’apaisement. Elle reste dans le pays qui l’a vue naître et continue de s’engager plutôt que de s’isoler de son passé.

Une division semble irréconciliable en ce moment, c’est l’Amérique de Trump. Vous avez envie d’écrire dessus ?

Mon prochain projet sera une série historique. Je ne peux pas en parler pour le moment, mais il a quelque chose à voir avec ce thème. C’est une série historique, un peu différente de mes derniers shows, mais il y a des questions géopolitiques qui se baladent [rires].

"Écrire n’est pas une profession pour moi, c’est une condition"

Hugo Blick (© Marion Olité/Konbini)

En cette ère de Peak TV, que faut-il, selon vous, pour créer une série qui se distingue de la production, et qui ne soit pas juste un autre show que l’on aura oublié dans un mois ?

Une voix distincte. Il faut avoir un point de vue. Écrire n’est pas une profession pour moi, c’est une condition. Pour être honnête avec vous, j’écris parce que je suis en colère. Je veux que les choses s’améliorent. Un projet qui n’a pas de voix, qu’il soit personnel ou écrit collectivement ne sera pas bon. L’histoire doit être guidée par quelque chose, quoi que ce soit. Si c’est amorphe et plat, et franchement, de nombreuses séries le sont, ça tombera dans les limbes.

Vous dites que vous êtes en colère. Contre quoi ?

Je pense que c’est parce que je porte un déchirement intérieur. J’ai été amené en Angleterre, j’ai un nom allemand et des origines juives. Je ne me suis jamais senti à ma place quelque part. Et j’ai dû, par la force des choses, prendre conscience des forces opposées qui régissent ce monde. Cela m’a à la fois rendu en colère, mais cette colère, je l’utilise pour chercher des solutions. Je suis énervé parce que je veux que le monde soit meilleur.

Sinon, les gens peuvent être désinvoltes et n’en avoir rien à faire. Il y a une histoire de George Orwell, La Machine à explorer le temps, qui me fascinait plus jeune. Ils arrivent dans le futur. Et j’avais été saisi par le fait que tout était magnifique et parfait. Et puis une personne tombe dans une rivière, et personne ne se bouge pour la sauver. Elle se noie. Parce que la perfection ne peut pas avoir de problèmes à gérer. Je ne peux pas être sourd, m’asseoir et faire comme si on vivait dans un monde parfait. Il faut se lever et s’impliquer.

Par Marion Olité, publié le 30/03/2019

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