On a parlé féminisme et comédie avec Rachel Brosnahan et Alex Borstein, les stars de Mrs. Maisel

Alors que la saison 2 de The Marvelous Mrs. Maisel est en ligne sur Amazon Prime Video, Biiinge a rencontré* ses deux héroïnes, Rachel Brosnahan et Alex Borstein. Bonne nouvelle, elles sont aussi affables, drôles et intelligentes que leurs personnages respectifs, Midge Maisel et Susie Myerson. Morceaux choisis.

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La scène de stand-up dans le cabaret français du season premiere est assez incroyable. Comment l’avez-vous travaillée ?

Rachel Brosnahan | Ça a été un tel défi ! C’est déjà un vrai challenge de réussir ces scènes quand je suis seule, mais avoir en plus quelqu’un qui parle français en même temps… J’ai cru que ma tête allait exploser [rires, ndlr]. On était aussi tellement en jet lag, ce qui n’a pas aidé ! Mais Leslie, qui joue la femme qui me traduit dans la scène, a été extraordinaire et on a vite trouvé le bon rythme pour se renvoyer la balle. On s’est vraiment marrées. On a eu un moment un peu méta, de pleine conscience où tout d’un coup, le show nous fait parler à une vitesse qu’on n’avait encore jamais atteinte avant, avec quelqu’un qui traduit en français en même temps et tout aussi vite.

C’était fun aussi parce que le public dans la salle ne parlait pas anglais. On a tourné à Paris. Beaucoup d’entre eux ne comprenait absolument pas ce que je racontais et ne riait qu’une fois les blagues traduites. C’était une expérience étrange et surréaliste. Amy et Dan [les showrunners de Mrs. Maisel, ndlr] trouvent toujours un moyen de rendre ces scènes de stand-up aussi fraîches qu’elles le sont pour Midge.

Les deux premiers épisodes de la saison 2 se déroulent à Paris. Quel souvenir en gardez-vous ?

R.B. | C’était génial ! C’était la première fois que je venais à Paris. J’y suis arrivée quelques jours à peine avant le début du tournage. On a découvert plusieurs parties différentes de la ville. La plupart du temps, on tournait au milieu de la nuit car on ne pouvait tourner que dans les moments où la ville dort. Cela s’est révélé une façon imprévue et fun de découvrir des endroits que je n’aurais probablement pas visités par moi-même.

Comment la relation entre Midge et sa manageuse Susie va-t-elle évoluer en saison 2 ?

Alex Borstein | La lune de miel est terminée. Elles sont maintenant dans un état d’esprit ambitieux, du genre : "Allez, on se lance, montons notre business !" C’est un peu comme un mariage arrangé. Maintenant, peuvent-elles vivre ensemble ? La relation prend une tournure de vieux couple au fil de la saison, car elles en apprennent beaucoup plus l’une sur l’autre, parfois plus qu’elles n’auraient voulu [sourire, ndlr].

Elles sont très différentes mais guidées par la même passion. Leur but n’est pas de gagner, mais de réussir à faire ce qu’elles ont décidé. C’est un trait de personnalité qu’elles partagent. Mais leurs façons d’en arriver là sont très différentes.

R.B. | Et complémentaires, je pense. Elles s’encouragent l’une l’autre à être plus créatives dans leur approche. Et c’est vrai qu’elles ne sont pas intéressées par le fait de gagner, mais en revanche, elles veulent toutes les deux êtres les meilleures dans ce qu’elles font. Et apprendre, évoluer et laisser leur empreinte.

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"Midge est ce magnifique chat persan domestique et Susie est ce putain de chat de gouttière sauvage !"

Rachel insiste constamment sur le fait qu’elles sont amies, ce qui met Susie mal à l’aise…

A.B. | Je pense que Susie n’a jamais vraiment eu d’amie. C’est un luxe pour elle d’avoir des ami·e·s. Midge est ce magnifique chat persan domestique et Susie est ce putain de chat de gouttière sauvage [rires, ndlr] ! Donc je pense que Susie ne connaît pas ce mode de relation. Elle est dans la survie. Et elle ne partage rien avec personne d’habitude. Elle a des collègues de travail et entretient des rapports sympas, sans plus, avec d’autres comiques. Mais elle n’a jamais laissé quelqu’un entrer dans son intimité et elle ne donne pas sa confiance facilement. C’est très nouveau pour elle.

R.B. | Midge organise sa vie avec des étiquettes. Il y a sa famille d’un côté, ses amies, et ses collègues de travail. Et quand elle passe autant de temps avec une femme, dans sa tête, cela veut dire qu’elles sont naturellement amies. Et c’est drôle mais on sent qu’elle a un besoin désespéré que Susie admette cela. Elle veut que Susie accepte de rentrer dans cette case et dans cette idée qu’elle se fait de l’amitié féminine. Parce que, dans l’esprit de Midge, c’est ce que font deux femmes quand elles sont ensemble.

A.B. | C’est aussi nouveau pour Midge. Susie est la seule personne qui connaît la vérité sur ce qu’elle fait, qui sait ce dont elle parle quand elle se produit dans les clubs. Aucun·e de ses proches ne la connaît comme ça.

R.B. | Et puis Susie l’a rencontrée quand elle était au plus bas de sa vie, la première fois qu’elle monte sur scène. Elle touchait le fond et Susie a été là pour la rattraper, la soutenir et la faire se sentir spéciale, comme si elle découvrait qu’elle avait un super-pouvoir caché.

Dans cette saison, Midge devient beaucoup moins lisse, même dans son langage, elle utilise le mot "fuck" plusieurs fois, naturellement…

R.B. | Oui, car elle passe de plus en plus de temps avec des gens qui parlent de cette façon, très librement. Dans une des scènes de la saison 2, elle s’en rend compte justement, et s’exclame : "J’ai complètement perdu mon filtre social !" Pour la première fois, elle qui est très organisée a de plus en plus de mal à compartimenter ses différents mondes.

Dans un épisode, Rachel dit : "Le pouvoir du micro, c’est une drogue." Êtes-vous devenue vous-même un peu accro au milieu du stand-up ?

R.B. | Je pense aussi que la scène peut rendre accro. Mais moi, je suis entraînée pour ses moments dans la série, je n’improvise pas. Et il n’y a rien de mieux qu’un public vivant face à vous. Sur le show, c’est un environnement contrôlé. On ne peut pas vraiment comparer ça à de la vraie comédie de stand-up. Je ne dirais pas que j’ai attrapé le virus de la comédie. Mais je suis de plus en plus à l’aise avec le temps sur ces scènes qui m’étaient auparavant si peu familières et me terrifiaient au début. Je prends du plaisir maintenant, à jouer avec le public.

A.B. | Et nous avons un planning de tournage sans temps mort. Elle doit apprendre quatre pages de dialogues pour une de ces scènes. Chaque mot doit être exactement à sa place et elle doit le refaire de nombreuses fois, tout en gardant cela frais et en donnant l’impression qu’elle improvise. Recréer cet exercice pour une série, je pense que c’est plus difficile encore que de faire vraiment du stand-up !

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En saison 2, Midge semble vraiment déconnectée de son rôle de mère. Est-ce que cela vous a paru bizarre d’incarner une mère qui ne semble pas aimer ses enfants ?**

R.B. | Ah, mais je pense qu’elle se préoccupe d’eux. Je pense qu’elle aime ses enfants, à sa façon très imparfaite. Mais ils font partie d’une certaine manière de cette vie idéale qu’elle avait en tête, de ce fantasme de devenir exactement comme sa mère. Et elle avait tout cela : un garçon et une fille, comme sa mère. Elle a emménagé dans la même résidence que celle de ses parents, juste quelques étages en dessous. Elle avait cette idée du mariage parfait. Elle se levait au milieu de la nuit pour se maquiller ! Elle a eu tout ce qu’elle voulait, et tout d’un coup, tout a explosé en mille morceaux. Elle ne sait pas quoi faire, et soudainement, la voilà qui emprunte cette toute nouvelle voie, qui n’a pas de règles.

Elle se pose beaucoup questions sur ce que c’est que d’être une femme, une mère, une épouse… Est-ce qu’elle était vraiment destinée à être toutes ces choses ? Est-ce qu’elle a vraiment la gamme de compétences requises pour être mère ? Elle regarde des personnes comme Imogene, qui semble être meilleure qu’elle dans ce rôle. Certes, elle ne sera pas la maman de l’année.

A.B. | Je dois dire que je pense que c’est une question conne, injuste et extrêmement sexiste ! Je suis une mère, j’ai deux enfants et je suis là à parler avec vous. Ils ne sont pas avec moi. Ça ne veut pas dire que je ne les aime pas ! Quand je bosse comme une tarée, ça ne veut pas dire que je me moque d’eux. Dans Mad Men, personne ne vient questionner le fait que Don Draper aime ou non ses enfants. Mrs. Maisel parle d’une femme qui explore autre chose que la maternité. Ce n’est pas une sitcom familiale sur des enfants.

"C’est intéressant de noter à quel point les gens sont énervés par le fait que Midge ne soit pas une mère géniale"

Elle oublie son bébé dans une voiture en saison 2.**

A.B. | Eh bien oui, ça arrive [rires, ndlr].

R.B. | Je pense que la série est émaillée de blagues sur le fait que Midge n’est pas une mère parfaite. Je comprends ça. Mais la question posée questionnait l’amour de Midge pour ses enfants. Comme si cela devait être prouvé pour que ce soit vrai.

A.B. | On a vu tant d’histoires raconter cela, les femmes qui doivent jongler entre leurs différents rôles. Mrs. Maisel fait le choix de ne pas se placer dans cet angle. La série ne veut pas raconter cela, c’est acquis. Bien sûr que c’est compliqué et que la vie de famille est importante pour Midge, mais la série ne se centre pas là-dessus. Donc oui, on fait une blague sur le bébé oublié dans la voiture, mais il y a aussi une blague sur le fait qu’on prend souvent Susie pour un homme. Évidemment, les spectateur·ice·s ne pensent pas que je suis vraiment un homme. Ça fait partie du ton comique de la série.

R.B.| C’est intéressant de noter à quel point les gens sont énervés par le fait que Midge ne soit pas une mère géniale selon les standards d’aujourd’hui. Cela les rend furieux. Et pour moi, cela dit beaucoup de ce qu’on attend des femmes contre ce qu’on attend des hommes. Comme l’a dit Alex, on ne fait pas ce genre de remarques sur Don Draper. Des gens m’ont dit qu’ils ont arrêté la série parce qu’ils pensent que Midge est une mère horrible ! Ces gens existent. Avoir des enfants ne fait pas automatiquement de vous un bon parent.

Et puis, dans les années 1950, le système de valeurs était bien différent. Quand Joe quitte Midge, la première chose que sa mère lui dit est que son bonnet n’est pas flatteur et : "Qu’as-tu fait pour en arriver là ?!" Elle reproduit les valeurs qu’on lui a inculquées. En tant que femme, j’apprécie beaucoup qu’on montre cet aspect-là, même si ça met les gens mal à l’aise ou furieux.

A.B. | Il y a aussi quelque chose dans l’idée que les gens, surtout aux États-Unis, se font de la parfaite parentalité. On appelle ça le "Helicopter Parenting" ["les parents hélicoptère", un terme américain pour désigner ces parents extrêmement attentifs à l’éducation et au bien-être général de leurs enfants, ndlr]. Les parents qui cuisinent pour leur bébé… et si tu utilises du lait en poudre, tu tues ton enfant [rires, ndlr]. Et fais attention aux oreillers, tu vas le tuer aussi !

Dans Mrs. Maisel, on est dans un monde où quelqu’un aide les enfants à s’habiller, où maman se rend seule à une soirée pendant que les enfants vont se coucher. C’est une façon très différente d’éduquer les parents.

"La série possède un message très féministe, mais on ne peut pas dire que Midge le soit"

Considérez-vous les personnages de Mrs. Maisel comme féministes ?

R.B. : La série possède un message très féministe, mais dans l’histoire, on ne peut pas dire que Midge soit féministe. À mon sens, être féministe passe par quelque chose d’actif, par la communauté, soutenir et encourager d’autres femmes. Midge brise les frontières parce qu’elles lui semblent injustes. Elle prend conscience qu’il y a deux poids deux mesures dans la manière de traiter les hommes et les femmes. Elle sent l’hypocrisie qui entoure les discussions sur les femmes. Mais elle ne regarde cela que parce que ça l’affecte personnellement.

En saison 1, je me souviens d’une scène où Midge voit un homme attraper les fesses d’une femme et elle dit : "J’espère qu’elle n’a rien fait pour mériter cela" ! Elle se moque encore des secrétaires. Il y a aussi ce moment où Sophie Lennon lui donne un conseil qui la met en colère, parce que c’est l’expérience personnelle de cette femme, qui tente sincèrement de l’aider. Et Midge s’attaque ensuite violemment à elle sur scène. J’espère qu’elle pourra devenir féministe dans la suite de la série. Son monde s’agrandit et elle s’ouvre à ces questions comme jamais dans sa vie.

À propos du succès de Midge que ne supporte pas son mari Joel, pensez-vous que ce genre de réaction existe encore aujourd’hui ?

R.B. | Je peux vous dire que oui ! On me demande constamment depuis un an comment les hommes de ma vie se sentent par rapport à mon succès. On me pose cette question sur le tapis rouge, mes amis me la posent, ma famille aussi. Et cela m’a énormément surprise. C’est quelque chose que l’on ne demanderait jamais à un homme. Ou inversement à une femme en couple avec un homme qui a du succès. "Dites-moi, comment les femmes de votre vie se sentent par rapport à votre succès ?" [rires, ndlr]. Comme si elles pouvaient avoir un problème avec ça.

Le sous-texte de cette question, c’est : "Est-ce que ce n’est pas trop dur pour eux ?" Cela veut dire que beaucoup de personnes ont fait l’expérience d’hommes qui étaient mal à l’aise avec le succès de leur femme.

A.B. | Je pense aussi que n’importe qui ayant un problème avec le succès d’un·e proche éclaire en fait ses propres insécurités et ses peurs. Ce n’est pas une surprise de voir le personnage de Joel se comporter ainsi. Il représente les hommes de cette époque mais aussi encore beaucoup d’hommes aujourd’hui, qui ont peur des femmes fortes, qui ont le contrôle de leur vie.

R.B. | Ils ont peur de perdre leur place à la table.

A.B. | Alors qu’il suffit d’agrandir cette putain de table !

*Cet entretien a été réalisé à Milan, dans le cadre d’une table ronde avec d’autres journalistes. Il s’agit de morceaux choisis.

** Cette question que nous ne cautionnons en aucun cas n’a pas été posée par Biiinge, mais nous l’avons conservée pour les réponses des actrices, très intéressantes. Il s’agit d’un usage courant lors de tables rondes entre plusieurs journalistes.