©Angela Rossi/Arte

On a parlé écologie, féminisme et sirènes avec les scénaristes d'Une île

Rencontre avec Gaia Guasti et Aurélien Molas, les deux scénaristes de la série fantastique Une île, diffusée sur Arte.

Marion Olité | Vous vous attaquez à un double challenge avec cette série : se lancer dans le genre fantastique en France et revisiter le mythe de la sirène… Comment êtes-vous arrivés sur ce projet ?

Aurélien Molas | C’était l’idée originale d’un autre scénariste, Simon Moutaïrou. Son concept initial était de revisiter le mythe des sirènes de façon contemporaine. Il a quitté l’aventure scénaristique, et c’est Gaia qui a repris le projet, structuré la Bible et l’idée globale. Comme elle est jeune scénariste, Arte a fait appel à moi pour écrire l’histoire à deux.

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Gaia Guasti | Je n’avais jamais écrit de série avant.

A. M. | J’appréhendais beaucoup de travailler en duo, mais j’ai flashé sur l’univers de Gaia. J’avais peur des pièges liés à l’univers fantastique, aux sirènes… J’ai longtemps hésité à m’engager, mais c’est la rencontre avec elle qui m’a convaincu.

G. G. | J’avais un peu les mêmes réticences au début. Quand on dit sirènes, on imagine tout de suite un univers très kitsch, avec des queues de poissons… Et c’est ce que je voulais éviter. Le pari, c’était de traiter ce mythe de la sirène en le dépouillant de tout cet imaginaire kitsch. On ne voulait pas faire du Disney ou du Splash !. On a essayé de la traiter comme une figure mythologique et fantastique, qui peut être tout aussi inquiétante que les autres figures classiques du film de genre fantastique.

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On voulait aussi traiter ce mythe du point de vue de la sirène, et notamment d’une "petite sirène" qui s’ignore et qui va découvrir son identité, son passé, sa force, sa puissance. Cette approche me paraissait idéale car on suit le point de vue d’un personnage qui nous est proche et avec lequel on découvre cet univers fantastique des sirènes.

Comment vous êtes-vous approprié cette figure de la sirène, originellement très sombre et largement édulcorée par la pop culture ?

G. G. | Il y a deux traditions autour de cette figure : la sirène nordique et celle de la mythologie grecque avec Homère. On a fait beaucoup de recherches. Dans l’Odyssée, elles ne sont pas décrites physiquement. On sait juste qu’elles ont des ailes. Elles sont sur une plage, au milieu de marins qu’elles ont attirés et dévorés. Elles possèdent une caractéristique qu’on a reprise pour Théa [incarnée par Lætitia Casta, ndlr], c’est l’omniscience. Elles savent tout ce qui se passe sur Terre. Et c’est pour ça qu’on fait émerger Théa à des endroits différents de l’île et qu’elle semble au courant de tout.

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A. M. | Le dénominateur commun, c’est l’océan. Quelque chose qui émerge des profondeurs. Tous les deux, on vient du genre, et on aime ça. On avait la possibilité de jouer sur des codes et de retravailler sur la figure féminine. Le personnage incarné par Noée Abita se découvre des pouvoirs. Il y a une résonance entre le surnaturel et le psychanalytique, dans sa découverte de la féminité et de son rapport aux hommes. C’est ce qu’incarne la sirène et c’est ce qui nous a le plus passionnés.

Dans notre histoire, Théa est peut-être seulement une projection de la part de Chloé. Cette femme prédatrice, sûre d’elle, capable de coucher avec un homme et de le tuer, n’est-elle pas une figure purement fantasmatique ? C’est au spectateur de choisir son degré de lecture. Dans l’imagerie nordique ou grecque, il y a cette idée d’une femme qui doit se découvrir. La version originale de La Petite Sirène est ultraviolente et terrible. Elle se fait amputer !

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"La métaphore est une figure chère au fantastique. On peut parler morts-vivants et société de consommation, ou sirènes et écologie"

G. G. | Effectivement, c’est un mythe qui peut être très violent et très dur, assez éloigné ce qu’on en connaît actuellement. Ce qui est passionnant dans le genre fantastique, c’est qu’on parle toujours d’autre chose. Il y a une lecture psychanalytique du personnage et une lecture plus large que permet le fantastique. La métaphore est une figure chère au fantastique. On peut parler morts-vivants et société de consommation, ou sirènes et écologie. Les mythes servent à cela, à raconter des histoires pour parler en réalité du monde dans lequel on vit.

Aviez-vous des références pop culture ou classiques en tête ?

A. M. | Les films d’influence, c’était Black Swan, Carrie au bal du diable… L’idée était de jouer sur cette ligne où on ne sait plus où est la folie, la narration, l’horreur… Il y a un mélange des genres qui s’équilibre de manière assez grandiose dans Black Swan.

Il y a tout un pan du cinéma de genre des années 1950 et 1960 en France qu’on a oublié parce que la Nouvelle Vague est passée derrière. C’est le réalisme merveilleux traité par Marcel Carné, certains films de Georges Franju comme Les Yeux sans visage ou de Henri-Georges Clouzot.

Avec Gaia, on a aussi pas mal parlé cinéma italien, et séries aussi, comme Il Miracolo dont Arte nous a pas mal parlé. Le cinéma espagnol aussi joue beaucoup sur ce registre avec Le Labyrinthe de Pan. L’idée, c’est de faire passer du fantastique de façon européenne.

J’ai aussi pensé à un autre film génial sur les vampires, qui s’appelle Morse. On voulait bâtir ce genre d’univers à une échelle sérielle. C’est un équilibre pas facile à trouver qu’on a cherché. Et après, il y a le regard du réalisateur [Julien Trousselier, ndlr] qui est venu se superposer. Mais ça, on n’a pas la main là-dessus.

Une île a des airs de fable écologique. J’y ai vu les prémisses d’un récit écoféministe, où la nature en colère prend un genre, féminin. Était-ce intentionnel de votre part ?

A. M. | Le discours sur l’écologie était là dès le départ. Il fallait aussi créer un décorum sur plusieurs strates, qui raconte quelque chose de social et politique. Sinon, ça manque de sens. Avec cette "île", qui n’est pas nommée, il y a cette idée de déliquescence du décor, déjà présente dans l’expressionnisme allemand. Elle est fantasmatique, putréfiée, hors du temps. On a voulu créer un univers qui fasse écho à nos propres préoccupations.

"Chloé est une femme qui dit non"

G. G. | Concernant le féminisme, il y avait cette volonté d’inverser les rapports de force. On adopte le point de vue de cette petite sirène, totalement dans le déni d’elle-même au point qu’elle passe sa journée à découper des poissons. La rencontre avec une sœur aînée va lui montrer une autre voie, et lui faire accéder à sa puissance. La peur va changer de camp.

Et comment la communauté réagit-elle face à cette prise de puissance d’une de ses filles, qui se libère ? Comme les Inquisiteurs face aux sorcières, en inculpant l’objet de leurs propres désirs qu’ils ne peuvent contrôler. À partir du moment où ils se disent : 'Ce n’est pas ma faute, mon désir est incontrôlable, c’est sa faute', alors elle n’est pas une femme. Et à partir du moment où on dit 'ce n’est pas une femme', c’est la porte ouverte à la chasse.

© Angela Rossi/Arte

A. M. | On parle de communauté, de liberté et du regard des hommes. Par leur pulsion et leur désir jugé incontrôlable, ils sont capables du pire. C’est l’essence même de tout ce qu’on doit combattre aujourd’hui. Le comportement de Chloé est son seul moyen de résister à une oppression, à un regard sur soi. Elle est pointée du doigt alors qu’elle traverse ce moment qu’on a tous vécu de l’adolescence, où on cherche son identité. Et cette identité, elle est sociopolitique. Elle va s’en affranchir, même si ça doit passer par une extrême, c’est-à-dire une vision de femme dangereuse, sûre d’elle. Elle est obligée de passer par une projection fantasmatique pour pouvoir elle-même se libérer et dire non. Chloé est une femme qui dit non.

G. G. | Et la réaction en face, c’est la violence. Notre propos, c’était de parler d’une nouvelle chasse aux sorcières contre les femmes libres. On porte ce message très fortement.

Avez-vous l’impression qu’on vit un âge d’or des séries en France ou cette vision est-elle un peu trop optimiste ?

A. M. : Ça touche à une autre partie de mon travail sur la politique des auteurs. Je ne pense pas qu’on soit encore à cet âge d’or. Pour avoir les pleins pouvoirs sur notre prochaine série fantastique sur la révolution française [en production chez Netflix, ndlr], il a fallu que je produise. Ça veut dire une implication de tous les instants, une confiance avec un diffuseur, un engagement financier… Ça fait sauter des verrous.

Il y a une sensibilité ouverte aujourd’hui, mais une série s’inscrit dans un marché encore réticent, frileux. Quel est le désir profond de la production en France ? Je l’ignore. En tant que spectateur, je n’y trouve pas encore totalement mon compte. Chez Netflix et Arte, c’est un peu différent, il n’y a pas de frein créatif. C’est une bulle. C’est pour ça que je travaille avec eux.

Je me demande si les chaînes laisseraient leur chance à un petit jeune qui débarque avec une idée géniale, comme elles le font régulièrement aux États-Unis. Et quel est le geste derrière : c’est important de pouvoir se planter, ça arrive. Je ne comprends pas pourquoi les chaînes, notamment celles du service public, ne prennent pas plus de risques. Ouvrir les portes à une nouvelle génération, pas la mienne, celle qui arrive, avec une nouvelle appétence, un désir créatif. L’avenir sera radieux quand on prendra des risques sur des jeunes de 25 ans qui ont regard sur le monde totalement différent des scénaristes installés.

Composée de six épisodes, Une île est diffusée sur Arte les jeudis 9 et 16 janvier 2020 à 20 h 55, et dispo en intégralité sur arte.tv du 9 janvier au 7 février.

Par Marion Olité, publié le 09/01/2020

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