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Ode aux séries qui durent longtemps

Publié le

par Anaïs Bordages

Les séries courtes ont la cote en ce moment, mais elles passent à côté d’un élément essentiel du format télé traditionnel.

Y a-t-il des séries que vous associez à une période entière de votre vie ? Des personnages que vous avez l’impression de mieux connaître que certains vieux amis ? Moi, quand j’étais petite, je passais mes samedis soirs avec Buffy, et mes goûters devant Hartley, cœurs à vif. Pendant le douloureux passage du collège au lycée, c’est Newport Beach qui m’a accompagnée. Quand je vivais aux États-Unis, c’était The West Wing (OK, et Jersey Shore). Quant à Game of Thrones, Mad Men et The Americans, elles ont rythmé et apaisé ma vie de jeune adulte : premiers appartements, premières ruptures, premiers boulots. Ces séries m’ont accompagnée pendant des années, en voyage, en vacances, au petit déjeuner ou au dîner.

Ces dernières années, quelque chose a changé. Les périodes "associées" à une série sont plus courtes, suivant la logique du binge-watching. Nos programmes préférés du moment changent de semaine en semaine, au gré des découvertes et des sorties frénétiques. Et souvent, une pépite repart de notre panthéon aussi vite qu’elle y est arrivée.

Des séries de plus en plus courtes

C’est tout sauf un hasard : depuis deux ou trois ans, les séries sont à la fois plus nombreuses et plus courtes. À l’époque, on avait parfois droit à des saisons de Hartley, cœurs à vif de quarante épisodes (!) ou, plus traditionnellement, une vingtaine pour des séries comme Buffy ou Lost. Aujourd’hui, le modèle du câble américain, basé sur une dizaine d’épisodes par saison, s’est progressivement imposé.

Même Robert et Michelle King, maîtres incontestés de la télévision procédurale traditionnelle, ont échangé les saisons de 22 épisodes de The Good Wife, pour un format plus confortable de 13 épisodes avec Evil ou même 10 avec The Good Fight. Les raisons sont simples. Cela permet un rythme de production moins effréné, ainsi qu’une certaine efficacité dans les intrigues, avec moins de répétitions. Et cela s’accorde avec les modes de consommation des téléspectateurs, qui papillonnent de plus en plus de série en série.

© HBO

En parallèle, des mini-séries très cinématographiques, souvent portées par la vision unique d’un auteur (ou, souvent, d’une autrice), occupent une place de plus en plus importante dans l’espace médiatique. Parmi les plus gros phénomènes sériels de ces dernières années, on trouve Big Little Lies, Fleabag, Chernobyl, I May Destroy You, Normal People, Watchmen, Le Jeu de la dame ou encore Unbelievable. Toutes sont excellentes, et iconoclastes à leur manière. Et toutes ont été diffusées sur une période très courte.

Le principe même d’une série, c’est qu’elle dure

Pendant des décennies, les programmes télé n’avaient pas vocation à se terminer. Les séries procédurales et épisodiques répétaient la même formule ad nauseam, et les feuilletons ne s’arrêtaient jamais. Tant que ça marchait, on continuait, même si les créateurs en avaient ras le bol – Damon Lindelof, par exemple, a dû se battre avec ABC pour obtenir une date de fin pour Lost. Récemment, on est passé à l’autre extrême : quand une série (surtout dramatique) dépasse la trentaine d’épisodes, c’est exceptionnel.

Cette tendance à la concision est plutôt logique : il est largement préférable de voir une série comme The Leftovers s’étaler sur trois parfaites saisons que se forcer à continuer plus longtemps que nécessaire. Le contexte dans lequel on visionne nos séries préférées aujourd’hui est aussi complètement différent. Devant la multiplication des "contenus", quasiment plus personne n’a envie de consacrer du temps à des séries de plus de vingt épisodes par saison. Plus souvent, on préfèrera binger une série différente chaque week-end.

© HBO

Ces séries plus courtes sont aussi, de plus en plus souvent, intégralement écrites et tournées en amont, avant d’être diffusées d’un seul bloc. Or, la magie de la télévision, c’est aussi une réactivité à laquelle aucun autre médium artistique ne peut prétendre. Beaucoup de grandes séries se sont construites en se nourrissant des retours du public et de la critique, des Soprano à Lost en passant par The Leftovers ou Buffy.

Et quand les séries doivent se réinventer toutes les semaines, il y a forcément des ratés, mais aussi des éclairs de génie. Certains des twists les plus mémorables de la télévision, notamment de nombreux grands moments de Lost, 24 ou Breaking Bad, ont été improvisés par des scénaristes qui ne savaient pas s’ils pourraient retomber sur leurs pattes. Avec la popularisation des saisons toutes prêtes, on perd non seulement la joie des cliffhangers hebdomadaires et des mystères lentement distillés, mais aussi ce travail d’adaptation constante propre à la télévision.

Un lien intime avec les personnages

Et puis, plus les formats se raccourcissent, plus on perd un des éléments les plus précieux de la série télé : l’opportunité de voir la psyché des personnages évoluer quasiment en temps réel, et le loisir de raconter des histoires qui prennent du temps, trop longues pour le cinéma. Les "will they won’t they" savoureux, qui font durer la tension sexuelle sur des années entières, ou les trajectoires épiques et rocambolesques de personnages comme Walter White, Peggy Olson, Sansa Stark ou Meredith Grey.

© AMC

Suivre une série de cinq, six, ou même douze saisons, c’est aussi l’occasion de grandir avec des personnages, d’avoir l’impression qu’on se construit un groupe d’amis qu’on ne veut plus quitter, et d’évoluer en même temps qu’eux. Le lien profondément intime que l’on construit avec une série qui nous accompagne pendant de nombreuses années, semaine après semaine, est incomparable.

C’est pour ça que parmi les séries récentes, j’ai un attachement tout particulier à Better Call Saul, Succession ou Better Things : elles sont bâties pour durer, et s’approfondissent d’épisode en épisode. C’est aussi pour ça que je verserai sans doute quelques larmes lorsque j’assisterai à la fin de The Walking Dead ou Grey’s Anatomy. Elles sont bourrées de défauts, ont connu des passages à vide, et des moments de transcendance. Mais elles durent depuis si longtemps, que lorsqu’elles se termineront, c’est toute une page de ma vie qui se refermera. 

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