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Chambre 2806, le docu-série glaçant qui décortique l’affaire DSK

Publié le

par Delphine Rivet

© Netflix

Le récit méthodique d'une affaire hors norme, six ans avant #MeToo.

Attention, cet article traite de viols et d’agressions sexuelles. Le récit de certains témoignages peut heurter la sensibilité de certain·e·s.

Nous sommes en 2011. Dominique Strauss-Kahn, directeur du Fonds monétaire international (FMI) et figure de proue du Parti socialiste, est en bonne position pour devenir le futur président français. Jusqu’à ce que tout bascule. Le 14 mai 2011, après avoir séjourné dans une suite du Sofitel de New York, il est arrêté par la police et mis en examen pour tentative de viol, agression sexuelle et séquestration sur la personne de Nafissatou Diallo, une femme de ménage de l’hôtel. Que s’est-il vraiment passé dans la chambre 2806 ?

Le docu-série, en quatre parties et réalisé par Jalil Lespert, ne prétend pas apporter de réponse à cette épineuse question. Tout au mieux, il vous permettra, si ce n’est déjà fait, de vous faire une opinion en présentant les deux versions qui s’opposent dans cette affaire. Ou plutôt dans ces affaires, puisqu’il s’agit aussi de celle du Carlton de Lille, dans laquelle Dominique Strauss-Kahn a également été mis en examen pour proxénétisme aggravé en bande organisée, avant d’être finalement acquitté. Mais surtout, Chambre 2806 expose la chronologie des événements et rassemble des témoignages inédits, en ne négligeant pas d’aborder les parts d’ombre et de doute qui planent encore sur certains éléments du dossier. Le résultat final n’en est pas moins accablant pour l’ancien ministre de l’Économie, des Finances et de l’Industrie. D’ailleurs, il a senti le vent tourner puisque trois jours avant la mise en ligne du documentaire, Dominique Strauss-Kahn, qui n’a pas souhaité s’exprimer dans la série, a annoncé dans un tweet qu’il préparait sa contre-attaque : il y fait état d’un projet de documentaire, prévu pour l’automne 2021, qui donnerait sa version des faits.

On se souvient, à l’époque, du torrent de propos misogynes et racistes déversé par certains chroniqueurs radio ou télé. Tout le monde y allait de sa petite vanne. Les Guignols faisaient leurs choux gras de cette affaire en rhabillant la marionnette de DSK d’un peignoir imprimé panthère et le faisaient passer pour un libertin. On se rappelle également des déclarations de Franck Tanguy, chroniqueur aux Grandes Gueules sur RMC, dans l’émission du 21 janvier 2013, qui filent encore la nausée aujourd’hui : "C’est quand même un tromblon extraordinaire ! Elle n’a rien pour elle, elle ne sait pas lire, pas écrire, elle est moche comme un cul et elle gagne 1,5 million. C’est quand même extraordinaire cette histoire". La femme d’affaires Sophie de Menthon avait renchéri : "Je me demande, c’est horrible à dire, si ce n’est pas ce qui lui est arrivé de mieux", avant de lancer : "Oh, c’est pas vraiment un viol, arrête !" Dans cette même émission, l’histoire de Nafissatou Diallo avait aussi été comparée à "un conte de fées".

Une autre phrase qui avait particulièrement marqué les esprits par son caractère extrêmement choquant et d’un autre temps, celle du "troussage de domestique". Ignoble euphémisme cautionnant le viol par un homme en position de dominant vis-à-vis de ses employées, prononcé par le journaliste Jean-François Kahn sur France Culture, le 16 mai 2011. Selon ce dernier, qui n’était pas présent au moment des faits présumés, il n’y aurait pas eu de "tentative violente de viol", se confortant dans le mythe du "bon viol", c’est-à-dire celui qui laisse des traces, des ecchymoses, qui est commis avec fureur et non pas dans le décor feutré d’une suite d’hôtel. Sans doute avait-il choisi d’occulter le fait que le rapport médico-légal, rendu après avoir examiné Nafissatou Diallo, est alors formel : une déchirure d’un ligament de l’épaule et un traumatisme au niveau des parties génitales témoignent bien d’un viol.

© Netflix

Malgré cela – et gardons en tête que beaucoup de viols sont presque impossibles à prouver – les charges contre Dominique Strauss-Kahn dans l’affaire du Sofitel sont abandonnées le 23 août 2011, et un accord financier, d’un montant présumé d’1,5 million de dollars pour la plaignante, est finalement conclu. Le fait d’accepter cette somme, dans l’esprit des défenseurs de DSK, finit d’achever la crédibilité de Nafissatou Diallo. Mais quel autre choix avait-elle ? Celui qu’elle accusait de viol pouvait s’offrir les meilleurs avocats (dont Benjamin Brafman, qui a défendu Harvey Weinstein), payer cash la caution demandée par le juge, avait un clan entier soudé à ses côtés et sans doute prêt à tout. Elle, la femme de chambre immigrée, craignait pour sa vie et pour celle de sa fille. Nafissatou Diallo a été broyée par la médiatisation de l’affaire et par l’opinion publique. Alors oui, elle a accepté l’argent, pour repartir à zéro et tenter d’oublier. Son témoignage dans la série est évidemment poignant, il montre à quel point, aujourd’hui encore, cette histoire est traumatisante.

Le documentaire met en avant d’autres types de réactions, tout aussi révoltantes. À cette différence près que les déclarations qui suivent ont été tenues, non pas au moment de l’affaire, mais pendant le tournage de la série. C’est comme si le mouvement #MeToo n’était jamais passé par là… Des témoignages qui mettent au jour la pensée profondément misogyne et persistante de certains animateurs vedettes ou proches de l’époque. Thierry Ardisson rit encore de cette soirée, en 2007, où, dans le cadre de son émission 93 Faubourg Saint-Honoré sur Paris Première, il écoutait, la bave aux lèvres et l’œil frétillant, le récit pourtant glaçant de l’agression sexuelle de Tristane Banon par Dominique Strauss-Kahn. À l’écran, aujourd’hui, il se défend mollement et avec un sourire en coin :

"Quand je dis ‘j’adore’, c’est parce que je sens que c’est sulfureux, ça va faire du buzz. Je ne dis pas ‘j’adore le viol’. Mais je n’étais pas ultra choqué parce que des hommes politiques qui sautent sur des jeunes filles ou des jeunes femmes, il y en avait beaucoup et il y en a encore. Le libertinage, les soupers fins du XVIIIe siècle, ça fait partie de la culture."

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À l’époque, dans l’entourage de DSK, ça défile sur les plateaux de JT pour soutenir l’ami "charmeur, brillant, séducteur". Élisabeth Guigou, elle aussi membre du Parti socialiste, ancienne garde des sceaux, qui vient tout juste d’être nommée présidente d’une commission sur l’inceste et les violences sexuelles face aux enfants, se demande : "Que nous ayons l’idée que Dominique était un séducteur… Mais il y a une très grande différence entre être charmeur, être séducteur, et puis la contrainte, le viol. D’ailleurs, pourquoi aurait-il besoin de le faire ? C’est un homme charmant, brillant, intelligent, il peut être drôle par moments… pourquoi ?". Ce passage a de quoi faire bondir, mais on comprend un peu plus tard que le montage, volontairement ou non, nourrit une forme d’ambiguïté du discours. Elle déclare en effet, à la fin du documentaire : "C’est pas possible de se comporter comme ça. On était avant #MeToo mais… pour toute femme, c’est un comportement condamnable. Comment peut-on en arriver là et comment peut-on supporter ça autour de lui ?".

Celui qui, en revanche, ne fait aucun secret de son allégeance, encore aujourd’hui, à Dominique Strauss-Kahn, c’est son avocat Richard Malka, qui garde le sourire pendant toute son interview. Il revient sur la mise en examen de son client pour proxénétisme dans l’affaire du Carlton de Lille : "Les prostituées, elles, ne reprochent rien qu’elles n’aient consenti. Elles disent qu’il y a des comportements un peu… brutaux. M’enfin… c’est très très relatif. En tout cas, parfois un manque d’égards plutôt. Mais c’est un jeu, et c’est consenti. C’est ça la sexualité. On fait des procès pour ça maintenant ?" Mounia R., une des prostituées concernées, a pu donner sa version des faits à la barre, et celle-ci est évidemment bien différente de celle qui semble tant amuser l’avocat :

"C’est pas spécialement un bon souvenir, parce que c’est assez brutal. Mais je l’accepte malgré tout, parce que je suis venue pour une raison bien précise. J’avais besoin d’argent. Et pour moi, ne pas aller jusqu’au bout voulait dire que je n’aurais certainement pas eu mon argent. Et je l’ai laissé faire… un acte que je n’aime pas, et qu’il a fait quand même. Et pour moi, il était impossible de dire non, même si dans mes gestes, je le montrais, et je pleurais", confie-t-elle, péniblement, tandis que des larmes coulent sur ses joues.

Jack Lang, également interviewé, y va aussi de son commentaire. À l’écouter, on se croirait presque dans une fresque romanesque un peu coquine : "L’amour n’est pas un complot du diable. Dominique Strauss-Kahn est un peu plus porté vers les choses de l’amour et alors ?"

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Ce que la série montre très bien, c’est le rapport de force implacable qui existait entre l’homme de pouvoir et la femme de chambre. Ce rempart impénétrable qui s’est dressé et se dresse encore aujourd’hui autour de Dominique Strauss-Kahn, contre Nafissatou Diallo, qui a combattu seule et sans ressources. Elle a tout de même eu le soutien indéfectible d’autres femmes de chambre, bien souvent racisées, et dont plusieurs d’entre elles ont été confrontées à des hommes riches et puissants, grisés par le privilège, l’ascendant et l’impunité dont ils jouissent. Des femmes jusqu’ici contraintes au silence, que la société ne veut pas voir, et qui ont enfin pu crier leur dégoût. Mais aussi nombreuses furent-elles sur le parvis du tribunal à clamer "shame on you !", leurs voix n’ont pas été entendues. Tristane Banon a dû se sentir bien seule elle aussi, quand sa propre mère, qui avait eu une liaison avec DSK, niait le traumatisme de sa fille dans tous les médias qui lui tendaient un micro.

Ce qui frappe surtout à la fin de ces quatre épisodes, ce sont les leçons que l’on doit tirer de cette affaire. Collectivement, nous devons des excuses à Nafissatou Diallo et Tristane Banon pour la façon dont elles ont été traitées à l’époque. Le fait de saluer aujourd’hui l’émergence d’un mouvement comme #MeToo ne nous absout pas, en tant que société. Cela dénote, au mieux, d’un changement salutaire de paradigme, au pire, d’une incroyable hypocrisie. Chambre 2806, à défaut de faire de grandes révélations, pose surtout un regard peu flatteur sur une époque et nous permet de constater le chemin parcouru. La série met aussi en exergue ce qui n’a pas changé, comme cette défense corps et âme du "libertinage à la française", de la "censure", par certains comme si c’était toute la culture française qui se trouvait attaquée par des soldats des "bonnes mœurs". Le combat n’est pas fini.

Les quatre épisodes de Chambre 2806 : l’affaire DSK sont disponibles sur Netflix.

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