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Cheyenne et Lola est un Thelma et Louise à la française, féministe et humain

Publié le

par Delphine Rivet

Lincoln TV – Orange Studio

Une série magnétique qui nous offre deux personnages féminins comme on n'en a jamais vus sur le petit écran français.

Sur une côte du nord de la France, près de Dunkerque, là où les vagues se fracassent sur les falaises, des migrants tentent leur chance pour passer clandestinement en Angleterre grâce au chassé-croisé des ferrys. Cheyenne, qui vit non loin de là dans un camping miteux, est une employée de ménage sur les navires. Crâne rasé et mâchoire saillante, elle se tient à carreaux. Elle vient juste de sortir de prison, alors les embrouilles, très peu pour elle. Pourtant, qu’elle le veuille ou non, les combines illégales lui collent au bask’. C’est comme ça que les gens arrondissent les fins de mois là d’où elle vient, il faut bien remplir le frigo. Et puis, un jour, Cheyenne rencontre Lola, une fausse ingénue, arnaqueuse, qui va la rendre complice, bien malgré elle, d’un crime dont il va être difficile de se dépêtrer. 

Ce qui pourrait sembler un peu cliché — deux femmes que tout oppose vont se lier d’amitié pour affronter les galères — est en fait une ode à la sororité. Ces deux héroïnes invaincues, solaires, libres font un bien fou dans un paysage sériel français qui a trop longtemps négligé ses figures féminines. Elles subissent la misère, le patriarcat, les injustices, mais elles refusent d’être des victimes, quitte à prendre des coups. Et ce sont bien les femmes qui font tourner le monde de Cheyenne et Lola. Elles nettoient, cuisinent, gardent les enfants, prennent soin les unes des autres, calment leurs hommes ou leur servent de souffre-douleur. 

La série, lancée le 24 novembre sur OCS Max, et présentée en avant-première lors du festival Canneséries en octobre dernier, a beaucoup été comparée à Thelma et Louise. À raison, puisque ses protagonistes, bien décidées à s’émanciper des hommes et de leurs vies de merde, partagent la même rage de vivre, et qu’en elles brûle la flamme de la rébellion. A la différence du film de Ridley Scott, road movie et métaphore de la fuite en avant, Cheyenne et Lola est une fable où les deux héroïnes, éprises de liberté, ont les deux pieds enlisés. Pourtant tournée majoritairement en plein air ou dans des décors variés, la série a des airs de huis clos tant l’air y est irrespirable. C’est de cet environnement qu’elles souhaitent désespérément s’échapper.

Une fable contemporaine et féministe

© Lincoln TV - Orange Studio

Virginie Brac (Engrenages) a ici créé une constellation de femmes qui finissent par former un clan. Des femmes qui ont trop morflé, qui rêvent d’autre chose mais composent, tant bien que mal, avec les cartes que la vie leur a distribuées. Veerle Baetens (Alabama Monroe) campe avec force une Cheyenne brute de décoffrage, indépendante, et qui abhorre l’injustice. Charlotte Le Bon complète ce duo magnétique dans la peau de Lola, dépendante affective, qui sait bien jouer les cruches blondes pour se sortir du pétrin. Les deux actrices, l’une flamande, l’autre québécoise, sont absolument parfaites dans leurs rôles respectifs, et comme si elles étaient destinées à se croiser, incarnent cette improbable amitié de la plus belle des façons.

À leurs côtés, on retrouve Sophie-Marie Larrouy, qui interprète la sœur de Cheyenne, Mégane. La comédienne, que l’on a aussi pu voir récemment dans la très fun Derby Girl, émeut avec ce portrait de mère célibataire qui en bave. Le seul reproche que l’on peut faire à la série, c’est de présenter Mégane comme une femme grosse, alors que son interprète ne l’est pas. Ça en dit long sur l’enracinement des injonctions à la minceur qui gangrènent encore notre société, jusque dans une série aussi féministe que celle-là. 

En filigrane, Cheyenne et Lola est une fable contemporaine sur la condition des femmes, l’immigration clandestine, le trafic d’esclaves sexuelles, la précarité, le déterminisme social… Et malgré la dureté du quotidien qu’elle a choisi de refléter, ce n’est pas une série misérabiliste. Au contraire, elle est lumineuse, et parfois drôle. Une douceur qui doit beaucoup au lien tissé entre ses héroïnes, mais aussi à la réalisation soignée d’Eshref Reybrouck. Les paysages étranges, et pourtant si familiers, de la côte nordique, sont filmés comme le désert du Colorado dans un western. L’ambiance cotonneuse de certaines scènes le dispute aux plans âpres et froids tournés sous les néons des cabines du ferry. 

Et, au milieu de ce marasme, de la carcasse d’acier du navire au terrain vague où l’on improvise des apéros autour d’un feu de joie, Cheyenne et Lola est un merveilleux carambolage. Un fabuleux portrait de femmes en lutte qui colle à la peau et qu’on a bien du mal à lâcher après ses huit épisodes. 

Cheyenne et Lola est à découvrir sur OCS Max, tous les mardis à partir de 20 h 40, et en intégralité sur OCS Go.

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