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Comment Sex Education brise les tabous sur la sexualité des ados

Une série à diffuser dans tous les collèges et lycées du monde.

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Depuis quelques années, la représentation des sexualités dans les séries a fait des pas de géant, épousant voire préfigurant les évolutions de la société. L’essor des chaînes câblées payantes puis des plateformes de streaming légales a changé la donne. Lieu de toutes les expérimentations, les séries ont été libérées des organes de censure qui sévissent à la télévision (la FCC aux États-Unis, le CSA en France) et décident – de façon parfois arbitraire et non dénuée d’un fond de sexisme – de ce qui est convenable ou non d’écrire dans une série.

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Dernière-née d’une longue lignée de séries révolutionnaires en matière de représentation des sexualités, Sex Education poursuit ce travail de libération sexuelle qui passe par le langage mais aussi la mise en scène. Pour une fois, le titre de la série, qui évoque les comédies US régressives type American Pie, est plutôt très pertinent. La série créée par Laurie Nunn se penche sur la vie d’un lycéen, Otis (Asa Butterfield), dont la mère, Jean (Gillian Anderson), est sexothérapeute. Pour se faire un peu d’argent et pour traîner avec son crush, Maeve (Emma Mackey), ce jeune homme qui, malgré lui, en connaît un rayon sur la sexualité et les raisons de potentiels blocages, va s’improviser lui-même thérapeute du sexe pour ses petits camarades de classe, tous à la fois clueless et obsédés par la chose (les hormones tout ça, tout ça). Et comme chacun sait, les cordonniers sont les plus mal chaussés. Otis est très bon pour conseiller les autres, mais sous la couette, il n’arrive ni à la lever, ni à éjaculer.

"That’s me. And that’s my dick"

Avouez que ce pitch est génial : qui n’a pas rêvé ado de pouvoir poser des questions sur le sexe, cette grande inconnue, si terrifiante et si excitante ? En ne passant pas, évidemment, par des adultes (profs et parents), soit too much, soit qui rendent malgré eux le sujet tabou par une absence totale de communication. Dès sa première scène, Sex Education annonce la couleur. Deux ados ont des relations sexuelles hétéros, sauf que le schéma habituel de la femme qui s’emmerde et simule est inversé. C’est Adam (Connor Swindells) qui ne ressent pas grand-chose et tente de simuler une éjaculation. Il se fait vite griller par un préservatif désespérément vide.

C’est assez étonnant en cette ère #MeToo de débuter une série sur la sexualité des ados par les problèmes de cet élève, qui représente au début de la série le bully blanc hétéro, qui n’a pas conscience de ses privilèges. Mais l’écriture est fine, dans l’air du temps : les séries qui s’interrogent sur les masculinités se multiplient, car la nouvelle vague féministe oblige les hommes à se redéfinir. Et le show, on le comprend en regardant l’intégralité de la saison 1, est inclusif. Il tente de disséquer toutes les sexualités. Et c’est quasiment le premier à s’intéresser d’aussi près aux troubles érectiles des hommes à l’adolescence.

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Dans ce pilote, Adam fait face à une anxiété de la performance, selon Otis. Il prend trop de viagra pour être sûr de bander la prochaine fois qu’il a des relations sexuelles avec sa copine. On attend beaucoup de lui, car il a une grosse bite. Ce qu’il vit mal. À la fin de l’épisode, il finit par faire un discours debout sur une table au milieu de la cantine du lycée, à propos de son pénis. Après avoir expliqué que son membre était à peine plus gros que la moyenne mondiale, il l’expose aux yeux de tous, et déclare : "Donc voilà, c’est moi. Et ça, c’est ma bite." La caméra propose alors un gros plan sur les fesses du personnage. On y voit sa verge, filmée par-derrière. Entre ses jambes, la tête d’un camarade de classe impressionné par les parties génitales d’Adam apparaît. Alors, certes, cela apporte un effet comique car Sex Education est une comédie. Un peu plus tôt, on voyait le même personnage gêné par une énorme érection : là encore, le pénis est utilisé pour faire rire.

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Au fil des épisodes, Adam continue de terroriser Eric (Ncuti Gatwa), ado ouvertement homosexuel, qui aime se maquiller et porter des vêtements aux couleurs flashy. Avant la révélation de l’épisode 8 : il est en fait attiré par le jeune homme. Mais alors qu’il n’avait aucun mal à sortir son pénis devant toute l’école, il ne supporte pas l’idée que ses camarades découvrent sa potentielle homosexualité. C’est une des réussites de la série : sans diminuer les problèmes réels que rencontrent des garçons comme Otis ou Adam, on réalise vite que ceux rencontrés par Eric peuvent très très mal tourner. Dans l’épisode 5, le jeune homme part au cinéma, déguisé comme dans le film queer culte Hedwig and the Angry Inch de John Cameron Mitchell. Non seulement, il se fait voler ses affaires, mais sur le chemin du retour, il est victime d’une agression homophobe. Son début d’histoire avec Adam, qui fait preuve d’une homophobie internalisée, est aussi empreint de violence : il ne peut pas vivre cette relation au grand jour, comme tout le monde, et elle débute tout de même avec les deux hommes qui se bousculent et se crachent dessus. À aucun moment, Eric ne semble apprécier cela : il s’y prête seulement pour rendre à Adam la monnaie de sa pièce. Si on se félicite que la série mette en scène une romance interraciale entre un homme noir et un homme blanc, elle tombe tout de même dans un trope, celui du gay qui peut faire changer le beau gosse qui le harcelait. Un syndrome de Stockholm qui emprunte aux mêmes mécanismes que le "je n’aime que les bad boys" des filles hétéros.

"It’s my vagina"

Si les hommes et leurs troubles sexuels sont au cœur de Sex Education, il en va de même pour les sexualités féminines. Dès le pilote, une scène en cours de biologie donne lieu à un exercice où les élèves doivent remplir le schéma de l’anatomie des femmes. Dans un premier temps, cela peut paraître étrange d’assister à cette scène, où un homme, Otis, explique à une jeune femme, Maeve, où se trouve l’hymen. Mais n’oublions pas que l’adolescent tient son savoir en matière de sexualité de sa mère sexothérapeute, Jean. Toujours est-il qu’en termes de représentation, cette scène n’est pas anodine. Comme le note Iris Brey dans son livre Sex and the Series, qui parle d'"obscurantisme clitoridien", l’anatomie féminine est très peu et très mal enseignée. Le clitoris, organe uniquement dédié au plaisir féminin, est mentionné pour la première fois au XVIe siècle, avant d’être tout simplement effacé des livres de biologie quand les hommes découvrent, au XIXe siècle, qu’il n’est pas indispensable pour se reproduire. Le fait qu’il soit mentionné sur le schéma dans cette séquence de Sex Education, n’est absolument pas anodin. Le premier manuel scolaire présentant un schéma anatomique correct du clitoris en France a été édité en 2017. Oui, 2017.

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Aux États-Unis, on se souvient de Shonda Rhimes qui devait ruser pour parler de vagin, inventant il y a quelques années le mot "vajayjay" dans Grey’s Anatomy. La diffusion de Sex Education sur Netflix permet d’appeler une chatte, une chatte, et un vagin, un vagin. Dans l’épisode 5, le plus marquant de cette saison 1, Maeve décide d’aider gratuitement une peste du lycée, Ruby, qui fait face à un maître chanteur. Ce dernier a envoyé une photo d’un sexe féminin à toute l’école, menaçant de donner le nom de la personne à qui il appartient dans les 12 heures. Si on est habitué·e·s à l’anatomie du pénis, et à recevoir éventuellement des "dick pics", clairement les "clit pic" ou "vulve pic" restent invisibilisées. Laurie Nunn brise un sacré tabou en nous montrant une photo de sexe féminin.

La première réflexion que l’on entend vient d’un des élèves masculins, ouvertement homosexuel (ça ne protège pas du sexisme), qui s’écrie : "Oh, voilà un vagin bien dégoûtant". Parce que, voyez-vous, cette vulve comporte des poils. Une femme enfonce le clou : "On dirait le vagin de Chewbacca". Alors qu’évidemment, ce sexe est complètement normal. À noter qu’aux États-Unis, le mot vagin désigne souvent, à tort, l’ensemble du sexe féminin ou la vulve.

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La mise en contexte est très importante. Après une enquête fouillée, Maeve réalise que l’auteur de ce chantage est une femme, Olivia, qui n’en pouvait plus de se faire rabaisser par sa pseudo BFF à longueur de journée. Entre-temps, dans une scène très touchante, Maeve explique à Otis pourquoi cette affaire n’est pas anodine. Depuis le début de la série, l’ado est surnommée "cock biter" ("croqueuse de bite") par des gens qu’elle ne connaît même pas. Parce qu’une fois, au collège, quand elle avait 14 ans, un gamin frustré qu’elle ne l’embrasse pas a raconté à tout le monde qu’elle lui avait fait une fellation et qu’elle l’avait mordu. "Ce genre de choses, ça colle à la peau".

Finalement, l’histoire arrive aux oreilles du proviseur, qui l’évoque, dépité, lors d’une assemblée avec toute l’école réunie. Une femme se lève. C’est Olivia, qui avait envoyé la photo. Elle déclare : "C’est mon vagin, sur la photo." Puis Maeve se lève derrière, et réplique : "Non, c’est mon vagin." Des femmes se lèvent alors les unes après les autres pour répéter : "C’est mon vagin." On voit même un homme noir, Jackson, sensibilisé au féminisme, se lever lui aussi et dire : "C’est mon vagin." Cette scène puissante rappelle que l’union (des femmes entre elles, en premier lieu) fait la force pour lutter contre le patriarcat. On peut intimider et slutshamer une femme, pas 10 en même temps, pas 50, pas 1 000 qui se lèvent toutes ensemble.

T’as joui* ?

Elle fait aussi écho au mouvement #MeToo lancé en octobre 2017, qui a déclenché rien de moins qu’une nouvelle vague féministe, axée notamment sur cette idée plus révolutionnaire qu’il n’y paraît : que les femmes reprennent possession de leurs sexualités et de leur jouissance. Et il en est question dans Sex Education. Dans l’épisode 6, l’attachante Aimee va consulter Otis car elle sort avec un jeune homme très sympa qui, une fois n’est pas coutume, s’intéresse à ce qu’elle aime au lit. Comme personne avant lui ne lui avait demandé, elle reproduisait des gestes sexuels vus dans des pornos, du genre demander au mec s’il a envie d’éjaculer sur ses seins. Logiquement, Otis lui prescrit de se masturber, chose qu’elle n’avait jamais faite, pour mieux connaître son corps et comprendre ce qu’elle aime, et non pas anticiper sur ce qui peut faire plaisir à son partenaire.

Une succession d’images montre ensuite Aimee se masturber de façons différentes, dans des endroits divers de sa chambre. Voilà une joyeuse séquence qui évoque celles de Sex and the City. Jusqu’ici, on n’avait jamais représenté une ado se masturbant de façon positive. Elle essaie différentes positions, utilise un sèche-cheveux, prend son pied, et gagne en confiance en elle. Quand elle revoit son petit ami, elle sait exactement ce qu’elle veut. Ses directions sont d’ailleurs tellement précises que cela donne une scène teintée d’humour, mais bienveillante.

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Dans l’épisode 4, Otis se retrouve confronté à un nouveau problème dans sa carrière de sexothérapeute naissante : un couple de femme, Ruthie et Tanya, n’arrive pas à trouver le bon tempo sexuel, et lui demande conseil. En préambule de l’épisode, on nous expose le problème par une scène de sexe entre les deux ados, qui tentent plusieurs positions. Voir ainsi une sexualité lesbienne de deux jeunes femmes représentée à l’écran, qui n’a pas pour but d’attiser le désir masculin (le fameux male gaze), on vous le dit tout de suite, c’est aussi rare qu’une licorne.

Quelque peu désemparé par ses nouvelles clientes, Otis leur prescrit des exercices de rapprochement dans la piscine, qui s’avèrent une catastrophe. Malin : c’eut été très malvenu de voir un homme expliquer à deux femmes comment coucher ensemble, ou régler leurs soucis. Le sexe est souvent un bon baromètre de ce qui se passe dans un couple, ou dans la tête d’une personne. Ici, Otis se rend compte finalement qu’il ne s’agit pas d’un problème "technique" ou de "rythme", mais que Ruthie n’est pas amoureuse de Tanya.

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C’est par une jouissance que la saison 1 de Sex Education s’achève, pas celle d’une femme mais celle du héros, qui, depuis le début de la série, rencontrait des problèmes érectiles. Sa sexualité se libère après une conversation avec sa mère, qui lui explique que contrairement au livre qu’elle écrit sur lui, il est totalement normal. La relation qu’il entretient avec elle est à la fois drôle, passionnante et problématique. La série donne parfois l’impression que tous les problèmes d’Otis sont la faute de sa mère. Mais elle est assez bien écrite pour rectifier le tir dès que c’est le cas. Comme dans ce dialogue où le jeune homme lui dit : "Je suis toutes ces choses [sexuellement dysfonctionnel, retardé émotionnellement ndlr]. C’est en partie ta faute, c’est beaucoup la faute de papa, mais en plus grande partie encore, ça vient de moi."

Dans un deuxième temps, après avoir embrassé une femme qu’il désire vraiment, le jeune homme fonce dans sa chambre, se repasse la séquence, commence à se masturber. La scène le filme en pleine lévitation, à l’aide d’un plan poitrine. Son visage prend des expressions comiques. Il finit par hurler "fuck me" alors qu’il jouit pour la première fois. C’est tout le propos de Sex Education : discuter, informer et libérer la sexualité des adolescent·e·s, en brisant de vieux tabous, et en ouvrant le spectre des représentations des sexualités. Car c’est à cet âge-là qu’on découvre sa sexualité, qu’on la compare aux autres et qu’une situation problématique peut engendrer des années de confusion et de frustration sexuelle, voire de haine de soi (quand par exemple, la notion de consentement n’est pas claire pour les unes et les autres, sujet également abordé dans la série).

Autant vous dire qu’on a hâte de découvrir une saison 2 (pas encore confirmée mais la série est déjà un succès critique et public) qui s’attaquera par exemple au sexe pendant les règles ou aux bienfaits de la prostate, cet organe du plaisir chez l’homme qui a si mauvaise presse.

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La révolution de Sex Education se passe aussi en coulisses. Les interprètes de Sex Education sont âgés d’une vingtaine d’années environ. Il est intéressant de noter que pour toutes ces scènes de sexe, Laurie Nunn a fait appel à Alicia Rodis, une coordinatrice d’intimité. Ce nouveau métier a émergé après le mouvement #MeToo, qui a permis à de nombreuses actrices d’expliquer que les conditions de travail au moment de tourner ces scènes spécifiques devaient être revues de fond en comble. Comme un chorégraphe de combat, une coordinatrice d’intimité va répéter les gestes attendus avec les acteurs et actrices, les mettre à l’aise, en apportant par exemple un coussin pour les genoux ou en les couvrant entre deux scènes. Elle sera aussi un relais entre le·la réalisateur·ice et les interprètes. Quand la personne derrière la caméra sait ce qu’elle veut, et cela doit être le cas quand vous tournez ce genre de scènes hors œuvres érotiques, la collaboration se déroule à merveille. Comme l’avait affirmé David Simon, qui a fait appel aux services d’une coordinatrice d’intimité pour la saison 2 de The Deuce. Et a dit qu’il ne voulait plus jamais s’en passer.

Il est aussi important de se pencher sur qui se trouve derrière la caméra. La créatrice Laurie Nunn a coécrit les huit épisodes de Sex Education avec Sophie Goodhart, Laura Hunter et Laura Neal. Elle a fait appel sur un épisode à Freddy Syborn. Et côté réalisation ? Elle est partagée à égalité parfaite entre Kate Herron et Ben Taylor. Vous êtes choqués par cette majorité de femmes qui travaillent en coulisse ? En 2016-2017, 28 % des productrices exécutives, 33 % des scénaristes et 17 % des réalisatrices étaient des femmes à la télévision. C’est toujours mieux que la saison précédente mais on repassera pour la parité. Sex Education est un peu une licorne, qui nous montre la voie. Suivons-la !

*Référence au compte Instagram T’as Joui, lancé en 2017 par Dora Moutot.

Par Marion Olité, publié le 18/01/2019

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