Le point Giles : la bibliothèque de Westworld décryptée

La Forge de Robert Ford fascine les spectateurs par son approche futuriste et son concept universel. Attention, spoilers.

La bibliothèque de la Forge dans Westworld. (© HBO)

Quand nos héros de séries ne sont pas occupés à sauver le monde, cuisiner de la meth', chasser des créatures démoniaques ou encore s’extirper d’un triangle amoureux infernal, ils ont besoin d’un havre de paix pour prendre du recul. Si certains possèdent leur Batcave attitrée, d’autres optent pour la quiétude et le confort d’une bibliothèque. Et à ce jeu-là, les séries rivalisent d’originalité pour nous en mettre plein les yeux.

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Petite, grande, rustique, authentique, en bois, en cristal, moderne, souterraine, labyrinthique, numérique… Il y en a pour tous les goûts. La bibliothèque est un endroit ressourçant, preuve de sagesse, d’érudition mais aussi d’une certaine pointe de nostalgie à l’ère du cloud et du digital.

Si, la plupart du temps, les séries s’en servent comme d’un simple décor esthétique, c’est aussi l’occasion pour les personnages d’apprendre quelque chose, de faire des rencontres ou de s’entretenir discrètement avec un tiers. Tournons une nouvelle page de notre rubrique "Le point Giles", où l’on s’intéresse aux rayonnages les plus marquants du petit écran. Aujourd’hui, on revient sur la Forge de Westworld.

La bibliothèque numérique ultime

© HBO

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À l’heure où les livres se numérisent de plus en plus et se consultent sur les tablettes et les liseuses, la bibliothèque de la saison 2 de Westworld a une résonance contemporaine. Il ne s’agit pas d’un lieu tangible, mais il possède les attributs liés à la sérénité, et le savoir qui en découle habituellement (pour les androïdes tout du moins).

Si la Forge construite par Robert Ford rassemble des tonnes et des tonnes d’ouvrages, aux tranches de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, ces derniers ne sont pas des livres à proprement parler puisqu’ils en prennent la forme mais contiennent les données rassemblées par Delos sur les visiteurs du parc.

D’une certaine manière, c’est un observatoire, une encyclopédie dédiée aux humains et dont les robots sont les lecteurs. La Forge n’est pas vraiment une bibliothèque mais elle en emprunte la forme dans l’imaginaire de Ford, ou plutôt de ses créateurs Jonathan Nolan et Lisa Joy.

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Cet endroit numérique est une représentation frappante d’une thématique post-humaniste majeure dans le domaine de la science-fiction. Il s’agit d’une bibliothèque à la taille exponentielle mais en réalité quantifiable – un concept imaginé par le mathématicien allemand Kurd Lasswitz au début du XXe siècle, plus tard popularisé par Jorge Luis Borges dans son chef-d’œuvre La Bibliothèque de Babel –, qui contiendrait l’intégralité des œuvres potentiellement réalisables par l’humanité.

Selon cette hypothèse, il est possible de calculer toutes les combinaisons formées à partir des 26 lettres de l’alphabet (plus les signes comme l’espace, la virgule et le point) afin de déterminer un nombre fini d’ouvrages. Pour simplifier, la bibliothèque universelle contiendrait toutes les œuvres que pourrait écrire l’être humain selon la limite des règles établies par son langage. L’écrivain Jonathan Basile s’est d’ailleurs lancé dans cette tâche en 2015, comme l’expliquait Vincent Glad sur Libération.

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Non seulement la Forge mène donc à un savoir infini dans sa pratique mais défini dans son concept, mais aussi au paradis des androïdes : le fameux Sublime, en français dans le texte, conçu par Robert Ford. Dans la tête de Howard Cummings, le production designer de la série, c’est un lieu très futuriste qui tranche avec l’habituel aspect feutré, boisé voire rustique des bibliothèques que nous connaissons.

On y trouve des meubles industriels, des rambardes d’escaliers en verre et des lumières discrètes, et il s'en dégage une atmosphère presque biblique. On comprend mieux alors le rôle de Logan, sorte de Charon évangélique qui mène les androïdes au paradis imaginé par leur créateur.

Pour Jonathan Nolan, interviewé par Variety, la représentation d’une bibliothèque colle également avec les études réalisées dans la Forge : ces dizaines de milliers d’étagères rappellent à quel point les humains sont prévisibles et enfermés dans un cycle dont ils ne peuvent s’échapper, car déterminés par un "simple" algorithme.

Et c’est bien tout le paradoxe de l’univers de Westworld : les scénarios des androïdes, écrits par des gens comme Lee Sizemore, sont en réalité beaucoup plus sujets à l’inconnu et à l’imprévu que ceux des humains, qui tiennent finalement en un seul ouvrage.

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Par Adrien Delage, publié le 26/11/2018

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