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Série culte : Veronica Mars, la détective la plus cool (et féministe) du lycée

"Tu sais ce qu'on dit sur Veronica Mars, c'est un Marshmallow."

Le retour, le 26 juillet prochain, du revival de Veronica Mars, est l’occasion rêvée de revenir sur la genèse d’une série qui a marqué des millions de Marshmallows, le petit nom des fans de la détective blonde à l’humour sarcastique, référence à une scène du pilote où Wallace résume en une phrase la personnalité de l’héroïne : "Derrière ce rôle de la jeune femme en colère […] Tu es un marshmallow." Quand on fait la connaissance de Veronica Mars, c’est une adolescente badass, qui aide son père détective privé dans ses enquêtes, mais aussi ses camarades de classe, par compassion avec leur situation ou pour se faire de l’argent de poche (elle a son propre code d’honneur). Autrefois acceptée dans la team des gamins populaires et riches du lycée de Neptune High, en Californie, elle est devenue une pestiférée quand sa meilleure amie, Lily, a été brutalement assassinée, et que son père, alors shérif de la ville, s’en est pris à la mauvaise personne. 

Imaginée par Rob Thomas sous la forme d’un roman pour jeunes adultes, cette histoire était à la base centrée sur un protagoniste masculin. Le créateur a finalement changé d’avis, pensant à raison qu’il serait plus original de construire un récit qui emprunte au genre du film noir avec un point de vue féminin. Et effectivement, Veronica Mars est un peu au film noir ce que Buffy est au genre fantastique. Rob Thomas n’a jamais caché son admiration pour Joss Whedon. Les deux séries ont beaucoup en commun : une héroïne blonde canon qui va retourner les stéréotypes de genres, notamment celui de la belle blonde écervelée. Exit la femme fatale ultrasexualisée qui peuple les films d’espionnage. Veronica conduit, répare sa caisse à l’occasion, se balade avec un molosse, ne quitte pas sa grosse besace kaki où trône en bonne place son appareil photo numérique de pro, ne se laisse impressionner par aucun mâle dominant. Et surtout met une bonne raclée à tout Neptune – ados et adultes, papas compris parfois – quand il s’agit d’utiliser ses neurones. 

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Sa botte secrète : l’adaptation en milieu hostile. Véritable caméléon, elle se fera passer pour la parfaite idiote sexy pour arriver à ses fins, profitant du sexisme d’hommes qui ne la prennent pas au sérieux. Excellente actrice (la série est méta à plusieurs égards), Veronica se glisse avec malice dans la peau d’une serveuse, d’une directrice d’école, bref dans n’importe quel rôle nécessaire pour obtenir une information bien cachée. Il est particulièrement jouissif d’assister au retour de boomerang de ceux et celles qui ont eu le malheur de sous-estimer Veronica Mars. En plus d’avoir la bouille parfaite de Kristen Bell, la jeune femme dispose d’un sens imparable de la repartie, un trait de personnalité qu’elle partage avec une certaine Tueuse de vampires. 

Autour de la jeune femme gravite une galerie de personnages hauts en couleur que l’on suivra trois saisons – bientôt quatre ! – et dans un film pour explorer l’univers un peu plus. Il y a les gosses de riche – le premier amour Duncan Kane (Teddy Dunn), le bad boy Logan Echolls (Jason Dohring), l’amie Meg Manning (Alona Tal) – les outsiders de la classe moyenne comme Mac (Tina Majorino) et Wallace (Percy Daggs III), et le gang de Weevil (Francis Capra), des jeunes latinos en mode Sons of Anarchy, avec lesquels Veronica entretient des liens plus ou moins amicaux selon les situations. Au fil des saisons, le show accueillera de nouveaux visages, et des futures grandes comme Tessa Thompson en saison 2. Et évidemment, il y a les adultes, et le super daddy Keith Mars, incarné par Enrico Colantoni. Il entretient avec sa fille, Veronica, une relation touchante et complexe qui constitue l’une des colonnes vertébrales de la série. 

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Veronica Mars se démarque des productions de l’époque par une esthétique soignée, une patte singulière. Beaucoup de scènes de nuit sont éclairées façon néons, dans des nuances de couleurs particulières : du jaune, du rouge, du violet… La photographie possède des allures lynchiennes, en particulier quand il s’agit de mettre en scène les flash-back ou les hallucinations dans lesquelles Veronica revoit sa meilleure amie, Lily, le crâne défoncé, et tente de comprendre qui l’a tuée. Avant d’atterrir sur UPN puis The CW, Rob Thomas souhaitait vendre Veronica Mars à des chaînes câblées comme HBO ou Showtime. Et ça sent, aussi bien sur la forme – plus travaillée que la plupart des séries ados – que sur le fond, particulièrement mature. En plus des thématiques abordées, il plane dans la première saison une certaine mélancolie, celle d’un temps de l’innocence révolu. Un sentiment appuyé par l’inoubliable titre du générique, "We used to be friends" des The Dandy Warhols. 

Justicière pré-Me Too  

L’arc narratif principal de la première saison concerne une jeune femme, sexuellement libérée, qui a été assassinée par un homme. Au fil de ses trois saisons, la série va mettre en scène plusieurs fois des survivantes de viol, à commencer par Veronica elle-même, droguée au GHB lors d’une soirée entre lycéens. Et rien que ce choix, faire de son héroïne une personne qui a survécu à un viol et se reconstruit petit à petit, démontre la volonté de Rob Thomas et ses scénaristes de s’attaquer à ces sujets tout sauf évidents, encore plus à l’époque. 

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Dans différents épisodes du show, les femmes font face à la violence des hommes. Dans "The Girl Next Door" (S01E07), Jessica Chastain – comme chacun sait, la série est un vivier à futures stars – incarne la gentille voisine de Veronica, enceinte jusqu’aux yeux. Après sa disparition soudaine, Veronica enquête et apprendra que la jeune femme a été violée par son beau-père. Plus tard, c’est sa copine Meg, élevée par des parents intolérants et abusifs, qui devra assumer une grossesse non-désirée. Dans "M.A.D." (S01E20), Carmen, une lycéenne latinx, est victime d’un revenge porn. Son petit-ami blanc, qui n’a pas supporté qu’elle le quitte, envoie à tout le lycée une vidéo de la jeune femme suçant une glace dans un jacuzzi. Ces sujets, au mieux abordés en surface dans les autres teen dramas, constituent le cœur de Veronica Mars

La saison 3, qui se déroule à la fac, braque les projecteurs sur la masculinité toxique, en s’attardant sur le milieu des fraternités : tableaux de chasse révoltants dans la cave, viols de jeunes femmes tondues… Dans un autre épisode, "Mars vs Mars" (S01E14), Veronica s’intéresse à une affaire des plus délicates : son prof préféré (incarné par Adam Scott) est accusé de détournement de mineur par une élève du lycée. D’abord, elle ne croit pas la femme qui accuse un homme qu’elle admire. Ensuite, elle finit par découvrir la vérité : le prof débonnaire est bien coupable, et du genre récidiviste. Nombre de storylines dans Veronica Mars, celle-ci comprise, préfigurent Me Too. 

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Notre héroïne sarcastique est aussi amenée, au gré de ses enquêtes, à défendre des minorités sexuelles ou ethniques. Sans avoir la volonté consciente de prendre parti pour les plus démunis ou les minorités, Veronica se retrouve souvent à les défendre pour la simple et bonne raison que ces populations sont plus souvent victimes d’injustice que les autres. Et que Veronica a deux choses en horreur : l’injustice et le mensonge, même si elle pratique ce dernier à l’occasion quand elle l’estime nécessaire, même avec son propre père. 

Le thème du white privilege émaille ainsi toute la série, qui se fait le reflet d’une réalité sociale, sans tomber pour autant dans des clichés trop binaires. À ce titre, la relation entre Weevil et Logan, deux hommes qui étaient amoureux de Lily, est des plus éclairantes. A priori, lutte des classes oblige, les deux hommes seront des ennemis jurés. Ils passent donc pas mal de temps à se balancer les pires insultes à la tête, notamment racistes du côté de Logan, pour bomber le torse auprès de leurs bandes respectives. Mais à l’occasion, ils se retrouvent dans l’obligation de faire équipe et on découvre, presque stupéfaits, que ces deux-là pourraient presque être amis si leurs origines sociales n’avaient prédéterminé la nature de leurs relations. Les apparences sont souvent trompeuses dans Veronica Mars. Et c’est l’une des plus belles leçons – presque de journalisme – que nous donne la série : il faut toujours creuser, aller plus loin, avant de se faire une idée définitive sur les gens ou sur une situation. Et s’il est difficile de sortir des cases dans laquelle la société vous a mis, ce n’est pas impossible non plus. 

L’émerveillement high-tech

Pour découvrir la vérité, Veronica dispose de quelques outils high-tech, qui nous paraissent aujourd’hui désuets car ils ont énormément évolué en 15 ans, mais ils sont complètement présents dans notre vie, sous une autre forme. Alors que la photographie n’a jamais été aussi tendance en 2019 – merci Instagram – notre détective chevronnée se balade partout avec son APN et son gros zoom, puis vide sa carte SD dans sa chambre sur son ordi portable. Les lycéens de Neptune High utilisent des téléphones à clapet ou dont le clavier se glisse sous l’écran, et s’envoient des cap écran en mini-format. 

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C’est le début de l’ère du tout numérique, où les blogs et les forums de nerds régnaient en maîtres avant d’être doublés par les réseaux sociaux des Gafas. Veronica Mars, c’est aussi cette histoire, celle de l’émerveillement face aux possibilités du numérique, qui peut être vu comme un outil de justice ou de malveillance selon qui s’en empare. En plus de ses propres talents, la jeune femme peut aussi compter sur Mac, une nerd pure et dure, capable de coder et de hacker. Elles forment un duo du genre inédit, comme elles le notent dans une blague autour de James Bond. "Je suis heureuse d’être le Q de ton Bond" lance Mac à Veronica, qui vient souvent lui demander de l’aide. 

Voir deux jeunes femmes aussi douées avec des activités considérées comme "techniques", c’est aussi un message fort contre les stéréotypes de genre (les filles sont nulles en technique). Dans une scène prémonitoire, Krysten Ritter, qui incarne la fille du proviseur, Gia, s’extasie devant les prouesses de Veronica devant son ordinateur. Cette scène ("Look Who’s Stalking", S2E20) est un easter egg savoureux puisque notre héroïne lui dit qu’elle a peut-être "de l’avenir dans ce métier". Des années plus tard, en 2015, Krysten Ritter enfilera la veste en cuir et la mauvaise humeur légendaire de la détective Jessica Jones, que l’on peut considérer comme une digne héritière de sa grande sœur, Veronica Mars. 

Team Marshmallows

Veronica Mars n’a jamais été une série ultrapopulaire. Au vu de ses audiences faibles bien que très stables (quand on l’adopte, on reste), la série a donc été menacée d’annulation plusieurs fois. Notamment entre sa saison 2 et sa saison 3, au moment de la fusion entre UPN et WB en 2006. L’amour des fans a en revanche toujours été très fort pour la détective redresseuse de torts. Pour convaincre la nouvelle chaîne, The CW, du bien-fondé d’une saison 3, le fandom s’est livrée à des actions spectaculaires, comme se cotiser pour louer un avion qui survola les bureaux de la chaîne avec un bandeau "Renouvelez Veronica Mars". 

Logan, le bad boy et grand amour de Veronica. (© The CW)

Après la saison 3, les Marshmallows ont tout tenté pour convaincre à nouveau le diffuseur de renouveler leur série adorée. Ils ont envoyé plus de 10 000 barres chocolatées "Mars" dans les bureaux, mais finalement, la saison 4, qui prévoyait d’envoyer Veronica en stage au FBI, n’a pas vu le jour. L’histoire d’amour entre Kristen Bell, Rob Thomas et les fans ne s’arrêtent pas là. Des années plus tard, l’équipe créative du show, qui a autant envie que les fans de donner une suite aux aventures de la détective, finit par lancer un Kickstarter en 2013 qui cassa tous les records, atteignant finalement la somme de 5,7 millions de dollars. Le film Veronica Mars, qui tourne autour de la mort d’un personnage très secondaire de la série, Carrie, sorti en 2014. Une madeleine de Proust un peu bancale mais qui eut le mérite de paver la voie vers une idée de revival.

Cinq ans et une websérie spin-off consacrée à l’inénarrable Dick Casablancas (Play It Again, Dick, 2014) plus tard, alors que le marché des séries a complètement changé avec l’arrivée des plateformes, la Peak TV est enfin prête à nous offrir plus de Veronica Mars. Parce qu’on aura toujours besoin d’une héroïne badass pour combattre le patriarcat de toutes les façons possible, et parce que Kristen Bell le dit elle-même : "Je continuerai à tourner cette série jusqu’à ce que tout le monde à Neptune soit mort."

Par Marion Olité, publié le 19/07/2019

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