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En saison 5, Black Mirror perd en mordant et en pertinence

La série visionnaire des années 2010 est-elle devenue obsolète ?

Épisode interactif, livres en préparation, jeux inspirés de divers épisodes… La satire anglaise Black Mirror est devenue une véritable franchise, surtout depuis son transfert de Channel 4 vers Netflix (depuis la saison 3), la plateforme des algorithmes par excellence, la première à deviner comment la consommation de contenus allait évoluer. Cette alliance avait dès ses débuts, en 2016, des airs de danse avec le diable. Trois ans plus tard, alors que le géant américain a mis en ligne ce mercredi 5 juin la saison 5 de Black Mirror, on ne peut s’empêcher de se demander : Netflix, l’ivresse d’un succès mondial et l’importance des data dans cette entreprise, a-t-elle eu la peau de la créativité de Charlie Brooker et Annabel Jones ? Ou le duo est-il tout simplement dépassé par les avancées de la technologie, qui provoquent de nouvelles évolutions des liens troubles entre l’humanité et la high-tech ? Précurseurs des années 2010, seraient-ils devenus obsolètes alors que les années 2020 embarquent l’espèce humaine vers la phase 2 de notre addiction à la technologie de pointe ?

Quand Years and Years, nouvelle série anglaise d’anticipation signée Russell T. Davies, imagine une version IRL des filtres Snapchat ou aborde la question du transhumanisme, Black Mirror en est encore à analyser le succès des réseaux sociaux avec l’épisode "Smithereens", dans lequel un ancien accro à un simili Facebook, heureusement incarné par l’excellent Andrew Scott, est prêt à tout pour discuter avec son PDG, Billy Bauer, même à kidnapper un stagiaire et le menacer de mort. Passé les moments absurdes où Chris doit envoyer un selfie avec son prisonnier tenu en joue pour être pris au sérieux par la team communication de crise de Smithereens plus rapide que la police à comprendre les motifs du forcené , on reste sur notre faim.

Où sont passées l’ambiguïté morale, l’écriture féroce et mordante qui nous interrogeaient davantage sur la nature humaine que sur la technologie, un outil "neutre" a priori. Depuis les débuts de Black Mirror, Charlie Brooker nous prouve que le problème, ce n’est pas la high-tech qui naît d’ailleurs des esprits humains et pas comme par magie, rappelons-le mais l’utilisation qu’en font ces mêmes humains. Sauf qu’ici, la perspective semble retournée. Il n’y a plus de questionnements : tout le monde, du PDG au kidnappeur en passant par la victime, semble avoir une éthique morale digne de ce nom. Message de cet épisode, qui se termine sur un faux twist : les réseaux sociaux sont devenus un monstre incontrôlable et tentaculaire, autant pour leurs créateurs que leurs utilisateurs. La belle affaire. Le tout premier épisode de Black Mirror, "The National Anthem", était autrement plus retors et punchy sur sa vision des réseaux sociaux. En dehors d’une légère, très légère, critique des Gafa, aucune réflexion sur l’actualité sociétale ne vient épaissir un peu le propos.

Le seul épisode prometteur de cette saison plate, c’est "Striking Vipers", dans lequel deux vieux amis, Karl et Danny, qui jouaient à une sorte de Street Fighter quand ils étaient vingtenaires, retrouvent le même jeu en VR, alors qu’ils approchent de la quarantaine. Sauf que cette fois, ils peuvent vraiment ressentir la chair des personnages qu’ils incarnent, Lance et Roxette. Et d’ailleurs, à peine ont-ils commencé une partie que l’envie de se battre laisse place à l’envie… de baiser. Nous voilà donc embarqués dans cette histoire de sexe et d’amour virtuelle, mais l’est-elle tant que ça ? Voilà une idée intéressante qui appelle plusieurs réflexions : que peut ressentir un homme dans la peau d’une femme ? Et comment ces deux hommes noirs, qui changent de corps mais pas d’esprits, vont-ils gérer cette attirance irrésistible ?

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D’autant que les hommes noirs sont historiquement ultra-sexualisés et ultra-virilisés. La possibilité de l’homosexualité y est donc particulièrement taboue et a des chances d’être fortement rejetée ou vécue avec difficulté. Une question très vite évacuée : à la fin de l’épisode, les deux hommes décident de tenter de s’embrasser avant de convenir que non, ils ne sont pas attirés par leurs corps masculins noirs. Traduisez par : "Ouf, on n’est pas gays !" Toute l’ambiguïté et la complexité de leur relation ils couchent ensemble virtuellement dans d’autres corps que les leurs, mais restent spirituellement eux-mêmes, le jeu de rôle n’est que charnel est évacuée en deux scènes faciles. Il y avait tellement mieux à faire que réduire cette histoire à une comparaison avec l’addiction au porno, et à la crise de la quarantaine. Comme si Charlie Brooker et Annabel Jones avaient eu peur de froisser quelqu’un en s’attaquant à un sujet le désir à l’heure de la VR mais aussi entre deux hommes noirs qu’ils ne maîtrisent pas mais dont ils sentent la portée subversive. Sur des problématiques aussi passionnantes et modernes, on ne peut pas être consensuels. Et c’est pourtant cette voie étonnante que choisissent les showrunners.

Le tout dernier épisode de la saison 5, "Rachel, Jack and Ashley Too" a un avantage sur les autres : son personnage principal est assez singulier pour ne pas être interchangeable avec les autres protagonistes de cette saison, lisses, qui manquent clairement d’aspérités. Seule Miley Cyrus pouvait interpréter cette pop star dans un futur proche, qui n’en peut plus de jouer les bonnes copines pour préados, aux chansons sirupeuses, sorties d’un compte Insta d’inspirational quotes. Parce que l’histoire d’Ashley, c’est un peu celle de Miley, prisonnière du monde merveilleux de Disney Channel, qui finit par briser ses chaînes pour se lancer en solo sur des projets plus proches de sa personnalité.

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Est-ce que Charlie Brooker a voulu créer un épisode de Black Mirror que sa fille aurait pu regarder (l’excuse de base de tous les artistes quand ils s’impliquent dans un projet lisse) ? On ne voit pas d’autres raisons à tant de complaisance. Même la critique de la commercialisation des artistes musicaux post-mortem via des concerts hologramme est quasi dépassée. 2PAC à Coachella, c’était en 2014.

Ashley O est la gentille artiste qui veut être libre, quand sa méchante tante l’exploite jusqu’à la moelle. Sur la relation artiste manager entre deux membres d’une même famille, Bodyguard était plus subtile. Cynisme ultime : Miley Cyrus vient de sortir un nouvel album, She is coming. La voilà donc lancée dans un joli exercice d’équilibriste, qui consiste à dénoncer d’un côté un système qui l’a rendu célèbre, et à utiliser la (fin de) hype de Black Mirror pour faire sa promo.

Sur le fond donc, on assiste à un renversement spectaculaire de l’essence de Black Mirror, série qui aime jouer avec les zones grises et qui interrogeait notre conception du bien et du mal, nous mettant aussi régulièrement face à nos pulsions de voyeurisme. À l’image du CEO de l’entreprise fictive Smithereens, Charlie Brooker et Annabel Jones ont-ils l’impression d’avoir créé un monstre qui les dépasse ? Pensaient-ils se battre au sein du système avant de se rendre compte qu’ils sont en train de se faire bouffer et de rentrer dans le moule ? Est-il déjà trop tard pour que Black Mirror redresse la barre et retrouve sa pertinence ? Possible tellement cette saison donne l’impression d’avoir jump the shark. Mais on ne se fait aucun souci en réalité : les futurs Charlie Brooker et Annabel Jones version millenials ne sont pas loin. Black Mirror a pavé la voie.

Par Marion Olité, publié le 06/06/2019