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En saison 3, The Marvelous Mrs Maisel est toujours coincée dans sa bulle enchantée

Elle a beau être hyper réconfortante, on se demande quand même si elle a quelque chose à dire.

Rien n’est jamais grave dans le monde "marvelous" de Mrs Maisel, et rien ni personne ne change. C’est en grande partie pour cela qu’on l’aime, mais en dehors de ses personnages hauts en couleur et des dialogues qui fusent, a-t-elle quelque chose à nous dire ? En réalité, à trop vouloir façonner la parfaite série doudou, elle se tire une balle dans le pied dès qu’elle aborde un sujet appelant un poil de sérieux.

Mais ces sujets, elle ne peut les éviter éternellement. La série n’a pratiquement jamais abordé le fait que Midge est une des rares femmes à émerger dans un milieu très masculin et donc fortement sexiste. On oublie presque aussi qu’elle est une mère qui veut faire carrière. Or, si aujourd’hui on accepte beaucoup mieux ce genre de choix, il est étonnant que The Marvelous Mrs Maisel ne replace pas son héroïne dans une société qui l’aurait assurément méprisée pour cela. Son ambition n’en aurait été que plus glorieuse.

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Loin de nous l’idée de vouloir changer l’ADN de la série, qu’on aime profondément, mais on peut s’interroger sur ces décisions. La femme à la tête de Mrs Maisel, Amy Sherman-Palladino, a une signature très forte sur chacune de ses séries. Sa plus connue, Gilmore Girls, avait érigé en art les dialogues débités à la vitesse d’une mitraillette. Mais là aussi, dans la petite bourgade hors du temps de Stars Hollow, rien n’était jamais très grave. Oh bien sûr, il y avait des petits drames, des déchirements, des crises de larmes et des engueulades explosives mais tout pouvait se régler autour d’une conversation à cœur ouvert, speedée par la consommation excessive de caféine de ses deux héroïnes.

Mrs Maisel n’a même pas cela. Les disputes y sont toujours burlesques, les séparations se font presque sans éclats de voix et sans pleurs, et tout le monde a toujours des choses à se dire. Surtout, en trois saisons, personne ne change. Rose revient toujours au bercail, Suzie est régulièrement prise pour un homme mais ne corrige jamais ses interlocuteurs et Midge conserve sa bonne humeur quoi qu’il arrive. L’a-t-on vraiment vue s’émanciper ? Pas vraiment. Elle a toujours été un brin insolente, son ex-mari continue de la soutenir et sur scène, ses blagues de cul ne choquent réellement que ses parents.

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Bien sûr, la série ne prétend jamais que les femmes étaient les égales des hommes dans les années 1960, mais elle s’efforce de ne pas trop égratigner son joli vernis en passant sous silence les injustices de la société patriarcale. Cette saison cependant, elle fait quelques percées sur ce terrain. Comme lorsque sa mère Rose retourne chez les siens en Oklahoma pour exiger, dans un premier temps, qu’on lui augmente sa rente, et enfin, pour réclamer de prendre part aux décisions de l’affaire familiale.

Tout cela lui sera évidemment refusé, mais l’accent est mis sur l’humour, pour dédramatiser et montrer l’absurdité de la situation, puisqu’un enfant est accepté dans ce cercle, mais pas elle. À son retour, elle dit à sa fille qu’elle porte la famille et les caprices de son père à bout de bras. Une scène touchante, mais qui n’aura aucune incidence sur la suite pour les deux femmes. La saison précédente, elle renonçait même à ses rêves de vie bohème à Paris. Cette escapade sur un coup de tête nous était d’ailleurs présentée comme une parenthèse enchantée dans notre capitale en carton-pâte, et non comme le plus grand sacrifice de sa vie de femme du fait de son retour résigné en Amérique. Rose se rebelle une fois par saison, c’est écrit dans son contrat.

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Autre cas d’école en saison 3, lorsque Midge est, pour la première fois, confrontée à son "white privilege". Elle suit le chanteur Shy Baldwin en tournée et, lors d’une de ses performances à Harlem, elle apprend qu’elle a pris la place d’une autre comique, Moms Mabley (jouée par la merveilleuse Wanda Sykes), une sommité locale du milieu du stand-up. Moms est noire, et Midge va, pour la première fois, être mise face aux privilèges que lui confère sa couleur de peau : "Who the hell is this little white girl, anyhow ?" lui dit le manager.

Même incrédulité lorsque notre héroïne propose à Shy de venir à son hôtel. Ce dernier la coupe pour lui rappeler qu’en tant qu’homme noir, il ne peut pas aller dans certains quartiers : "I can’t go to your hotel. This is Florida. In Florida, we stay in Overtown". La série, comme Midge, semblait jusque-là oublier que nous sommes à cheval sur les années 1950 et 1960, et le pays est secoué par les luttes des Noirs américains pour leurs droits civiques. Et Shy n’est pas juste un homme noir dans un pays raciste, c’est aussi un homme gay (même si le terme n’est jamais prononcé) dans un pays homophobe. 

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The Marvelous Mrs Maisel est une série pleine de bonnes intentions, et elle nous fait du bien. Mais elle est souvent maladroite dès qu’il s’agit de s’ancrer dans une époque, au-delà des marqueurs "glamour" comme la mode ou la déco et tout ce qui fait le chic "carte postale" des sixties. Gênée aux entournures dès qu’il est question de race, de misogynie ou de sexualité, elle déborde d’efforts pour rester légère et frivole en toutes circonstances. Fuir tout discours politique ou sociétal, c’est aussi garantir un côté aseptisé. La série conserve son aura de petite douceur acidulée dans un écrin totalement "feel good" qui ne semble toutefois pas totalement assumé. Son histoire pourrait finalement se dérouler de nos jours, on n’y verrait que du feu. Heureusement pour nous, et pour elle, elle a un charme fou !

Les trois saisons de The Marvelous Mrs Maisel sont disponibles sur Amazon Prime Video.

Par Delphine Rivet, publié le 12/12/2019

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