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The OA, saison 2 : n’essayez pas de comprendre, laissez-vous embarquer

Brit Marling et son multivers reviennent sans prévenir, et c'est encore plus déconcertant que la saison 1.

En décembre 2016, on ressortait de la première saison de The OA les cheveux en bataille, l’œil hagard et le cerveau en origami. Netflix, toujours en quête d’éléments perturbateurs, nous avait sorti ce truc de son chapeau un 16 décembre, du jour au lendemain, sans pub (à part une campagne foireuse sur les réseaux sociaux), sans communiqué de presse et sans teaser, et l’embuscade avait fonctionné à merveille.

Brit Marling, productrice, scénariste et actrice principale de la série (en compagnie de Zal Batmanglij, qui réalise), nous avait (presque) tou·te·s aspiré·e·s dans son gloubi-boulga de physique des particules, de science des rêves, d’expériences de mort imminente (NDEs en anglais), de séquestrations et de mythomanie clinique, au moment de l’année où nos principaux questionnements existentiels concernaient le choix des cadeaux de Noël pourris à offrir à la famille éloignée.

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7 heures et 26 minutes plus tard, l’actrice tirait sa révérence en se prenant une bastos dans le buffet pendant que ses disciples faisaient péter une chorégraphie de danse contemporaine, normalement réservée à Arte le dimanche soir autour de 3 heures du matin. Coup de génie : deux ans plus tard, on avait toujours ce finale chéper en persistance rétinienne quand Netflix nous a livré la saison 2, sans autre forme de procès. Évidemment, on y est retourné. Évidemment, on a tout bouffé en une fois. Brit Marling nous a eus, encore.

Rien n’a de sens, et c’est tant mieux

Reprenons : à la fin de la saison 1, Prairie (Brit Marling, donc), ex-enfant russe, ex-aveugle, ex-victime d’un scientifique fou ("Hap") séquestrée pendant sept ans en compagnie de quatre autres cobayes, avait convaincu quatre lycéens (French, Jesse, Steve et Buck) et leur prof hypersensible (Betty Broderick-Allen, que tout le monde appelle "BBA") de croire à son histoire de séquestration et de mouvements de danse contemporaine capables d’ouvrir des dimensions parallèles. Le reste du monde, lui, avait plutôt tendance à voir Prairie comme un syndrome post-traumatique vivant, à l’influence dangereuse sur des adolescents en crise… et nous avec. En toute logique, la saison 2 aurait dû continuer à jouer sur cette incertitude (dit-elle la vérité, est-elle cliniquement folle ?), entretenir savamment le doute, jouer subtilement sur les interprétations possibles. Sauf que la logique, Brit Marling s’en tamponne le coquillard.

[Attention, c’est parti pour les divulgâcheurs] Dès le début de la saison 2, donc, Prairie se réveille dans une autre dimension, où tout est presque pareil sauf que Joe Biden est président (on imagine qu’Obama n’a jamais passé les primaires). Elle y retrouve rapidement Hap et ses camarades d’infortune (Renata, Rachel, Scott et Homer), qui ont miraculeusement traversé les dimensions avec elle puisque, tenez-vous bien, ils faisaient eux aussi une chorégraphie dans un champ à l’exact moment où Prairie et ses lycéens viraient Dirty Dancing dans la cafét'. Vous trouvez ça tiré par les cheveux ? Vous vous demandez pourquoi, en toute logique, les lycéens qui faisaient la danse magique n’ont pas traversé eux aussi les dimensions ? Éteignez ce vilain cortex préfrontal, vous allez vous faire du mal.

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Bref, Prairie avait raison depuis le début, "rep a sa" les sceptiques ! Problème : dans la dimension "Joe Biden", tout le monde a morflé (Rachel est aphasique, Renata se croit folle, Homer a oublié son amour pour Prairie, et Scott… non, Scott va bien, en fait), et tout le monde est enfermé en HP sous la direction de leur ancien tortionnaire Hap, qui dans cette dimension est le docteur Hunter Percy, psychiatre au-dessus de tout soupçon – le destin fait bien les choses.

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Notre Prairie nationale, à peu près stable, est devenue Nina Azarova, n’a jamais eu d’accident, n’a jamais été enlevée, aime picoler et faire la bringue et vit apparemment avec Pierre Ruskin, sorte d’Elon Musk de cette Bay Area là. Pendant que Prairie/Nina essaie d’apprivoiser sa nouvelle vie et de se libérer de Hap, l’autre arc narratif de la saison suit un détective privé, Karim Washington (Kingsley Ben-Adir, brillant), qui enquête sur la disparition de Michelle (le Buck de cette dimension-là) et se retrouve bientôt empêtré dans les sables mouvants mystiques qui entourent Prairie.

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"La logique est surfaite"

Alors, The OA saison 2 est-elle une bonne ou une moins bonne saison ? Les deux, mon capitaine. Beaucoup plus ambitieuse que la saison 1 sur le plan visuel et narratif, indéniablement plus réussie (l’épisode 5, particulièrement), cette nouvelle saison explore des genres différents à chaque épisode, s’autorise des culs-de-sac et des trompe-l’œil narratifs, nous perd dans des fausses pistes tout en nous expliquant énormément de choses. Trop, parfois. On nous parle d’un alternate reality game pour millennials surdoués. D’une maison hantée construite sur une source sacrée indienne. D’un arbre-esprit omniscient. De vergers qui sortent du cerveau, entretenus à partir de cadavres. De dates Grindr totalement impromptus. D’une pieuvre télépathe et bavarde. D’un complot techno-mystique pour déchiffrer les rêves. De multivers, toujours. On ne sait plus quoi retenir. Parfois, pendant quelques minutes, plus rien n’a de sens. Parfois, durant une plage temporelle équivalente, tout est limpide.

The OA est une série invertébrée, une série quantique qui superpose constamment les états et ne semble fixer son incertitude que lorsqu’on l’observe. Brit Marling peut être tour à tour brillante (sa duplicité, vers le final, est stupéfiante de justesse) et terriblement agaçante (les deux premiers épisodes, notamment) ; l’arc narratif des lycéens et BBA, restés bloqués dans la saison 1, flirte avec l’anecdotique (excepté une séquence de mysticisme qui fait s’accrocher à son siège). On sent poindre des critiques (sur la Silicon Valley et le solutionnisme, sur les institutions psychiatriques, sur le racisme des autorités américaines), mais elles meurent à peine nées, dissoutes dans un scénario foisonnant.

L’enquête policière de Karim Washington, d’abord captivante, ne mène nulle part et finit par se résoudre toute seule, mais à ce moment-là tout le monde s’en fout. À l’heure du bilan, il n’y a que Prairie et Hap, l’ange contre la rationalité fanatique, le Bien contre le Mal, pour servir de points cardinaux dans la tempête. Il ne restera qu’eux. Autour, tout n’est que diversion, peu importe la dimension.

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Tout au long de cette saison, The OA semble naviguer à vue, comme si Brit Marling et Zal Batmanglij écrivaient l’avancée de leur histoire en lançant des fléchettes les yeux fermés sur un mur de mots-clés. Ou, pourquoi pas, en écrivant à coups de Ouija. Mais ce serait leur manquer de respect. Parce qu’inexplicablement, sans faire aucune concession à l’absurde, leur histoire évolue. Mieux : ça avance, et vite. Le paradoxe suprême de cette saison 2, c’est que ses interstices de rationalité nous noient presque sous les informations capitales. La structure, qu’on cherchait à tâtons dans la saison 1, émerge enfin, petit miracle. On croit comprendre où tout ça mène. Joie. (Si vous avez connu Lost, ne cherchez pas plus loin.)

On se rappelle alors, quand le fantasmagorique a déjà bien déployé son chapiteau sur le scénario, ce que Prairie avoue à Karim au milieu de la saison : "Je ne suis pas malade mentalement, mais je pense que la logique est surfaite." Difficile de ne pas y lire un manifeste, et tant mieux. Espérons que si saison 3 il y a, elle sera du même acabit, que Marling et Batmanglij raconteront toujours des histoires à leur façon. Tant pis pour les autoroutes du storytelling, ils prendront les départementales – c’est plus long, mais ça a tout de même beaucoup plus de charme. Il faudra s’y faire, The OA est un acte de foi : elle ne fonctionne que si l’on décide d’y croire.

Les parties I et II de The OA sont disponibles sur Netflix.

Par Thibault Prévost, publié le 03/04/2019

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