Game of Thrones, The 100, Penny Dreadful… Comment les langages fictifs sont créés dans les séries

Comment sont nés le Dothraki de Game of Thrones ou le Trigedasleng de The 100 ? L'homme qui a inventé ces langages nous emmène dans son univers peuplé de créatures aux noms exotiques.

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Game of Thrones, The 100, Penny Dreadful, Defiance, Dominion, The Shannara Chronicles… toutes ces séries ont un point commun : David J. Peterson. Cet américain de 35 ans est un "conlanger" ou créateur de langage. Il a inventé un ou plusieurs langages pour chacune d’entre elles.

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Des idiomes sortis tout droit de son imagination et qui obéissent à des règles très strictes.

L'héritier de Tolkien

Au début du 20ème siècle, l'écrivain et linguiste anglais J. R. R. Tolkien créait, entre autres, la langue elfique, un élément essentiel à la mythologie de sa saga Le Seigneur des Anneaux.

"Aamnu" ("Honneur" en Lishepus dans Dominion)

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En 1979, les premières phrases en Klingon, la langue de la race alien du même nom, sont prononcées sur grand écran dans Star Trek : The Motion Picture. C’est l’acteur James Doohan (l’interprète de Scotty) qui en a posé les bases avant que Marc Okrand n’en fasse un langage à part entière.

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Jason Momoa de Game of Thrones et David J. Peterson (crédit photo @Dedalvs)

Depuis quelques années, un virage s’est opéré dans les séries et le cinéma de genre. Les aliens ne baragouinent plus, ils s’expriment dans un langage intelligible et structuré.

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En 2011, l’héritier de Tolkien et Okrand se nomme David J. Peterson. Ce "conlanger" a donné une voix aux nomades Dothrakis dans Game of Thrones, a mis des formules de politesse dans la bouche des aliens de Defiance, a fait rugir Eva Green en langue démoniaque dans Penny Dreadful et a permis à Clarke de négocier la paix avec la "Commander" Lexa dans The 100.

"J'ai commencé à créer des langages lors de ma deuxième année à l'université de Berkeley. J'avais étudié un an d'arabe, passé un semestre à apprendre le russe et l'esperanto et j'avais commencé le français... ce qui m'a conduit à suivre un cursus en linguistique. C'est comme ça que j'ai eu l'idée de créer mon propre langage."

Le petit guide du parfait conlanger

On ne crée pas un langage sous le coup de l’impulsion. Il faut, tout d’abord, un contexte, une culture à laquelle on l’associe :

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"D'abord, vous devez savoir pourquoi vous le créez. Pour ma part, je ne crée que des langages qui ont une essence naturaliste. Il faut qu'ils tendent vers quelque chose qui pourrait exister sur Terre."

Sur Terre... ou ailleurs. En dehors du Dothraki de Game of Thrones, du Trigedasleng de The 100, ou de l’elfique version The Shannara Chronicles, certaines civilisations dont il a inventé le langage sont bien loin de notre plan astral.

"Lemak ewei" ("Je t'aime" en Irathient dans Defiance)

Les différentes races d’aliens qui peuplent Defiance, les démons de Penny Dreadful, les anges de Dominion, ou la tribu des Munja’kin, une race mutante et primitive au pays du Magicien d’Oz (dans Emerald City, prochainement sur NBC), sont autant de langages que David J. Peterson a dû fabriquer de toutes pièces.

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Jaime Murray de Defiance et David J. Peterson (crédit photo @Dedalvs)

Puis vient la méthode. Comme une formule magique, il faut savoir ajouter les bons ingrédients, en bonne quantité, au bon moment et dans le bon ordre.

"Je commence généralement avec le système de sons, que l'on appelle phonologie, et après j'enchaîne sur la grammaire. Je débute avec les noms, parce qu'ils sont fixes et ont tendance à être plus simples. Puis je passe aux verbes, qui sont bien plus compliqués.

À ce stade, une fois que l'on a une mythologie nominale et verbale, on peut travailler sur la structure des phrases pour voir si tout se tient. Ça engendre généralement quelques corrections. Dès que vous pouvez faire des phrases courantes, alors on peut passer au lexique."

Une fois constitué, le lexique est, pour toujours, un "work in progress". Son inventeur pourra continuer de l’enrichir jusqu’à sa mort, et d’autres pourront prendre sa suite, à l’infini. C’est la composante essentielle de toute langue "vivante".

Mais en travaillant pour l’industrie de la télévision américaine, on doit accepter de rendre une copie finie, avec les deadlines que cela impose. David J. Peterson n’a pas toute une vie pour créer le Dothraki ou le Kinuk’azz (une langue alien parlée dans Defiance).

C’est même beaucoup plus court que ça. Une contrainte qui ne semble pas du tout impressionner notre linguiste : "Idéalement, on me laisse deux ou trois mois. Mais, en général, ça ne me prend pas autant de temps".

Game of Thrones, la série providentielle

En 2011, David décroche le job de sa vie. Celui qui fera de lui le linguiste incontournable de l’industrie télévisuelle américaine. HBO est en train de travailler sur l’adaptation de la saga à succès de George R. R. Martin, Game of Thrones.

Le projet est colossal et le moindre détail est soigné. Les deux showrunners, D.B. Weiss et David Benioff, qui ont la lourde tâche de donner vie à cet univers si chargé et complexe, veulent aller au bout de leurs ambitions. Ils font alors appel à David J. Peterson pour donner encore plus de relief à leur mythologie.

M’athchomaroon ! ("Bonjour" en Dothraki dans Game of Thrones)

La première des tribus croisées dans la série sont les Dothrakis, de fiers cavaliers nomades dont Daenerys va devoir apprendre la culture et les traditions, plutôt brutales.

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David J. Peterson n’avait alors pour seule base de travail que les quelques indices semés ici et là par George R. R. Martin dans ses livres : des bribes de Dothrakis. C'était loin d'être suffisant pour les showrunners : "Il y a seulement 24 mots dans les livres, le reste ce sont des noms. C'était plutôt léger".

D.B. Weiss et David Benioff ont souhaité que de véritables langages soient créés pour leur série, non seulement parce que ceux-ci permettent de faire exister encore davantage les différentes civilisations d’Essos et Westeros, rendant ainsi cet univers plus riche, mais aussi parce qu’ils savent qu’il y a un vrai appétit des fans pour ce genre de détails.

Pour créer le Haut Valyrien, équivalent du latin pour notre civilisation, et langue des ancêtres de Daenerys, il a fallu encore plus d’imagination :

Valar Morghulis et Valar Dohaeris étaient les seules phrases existantes. Tout le reste consistait en quelques mots isolés.

Il a également créé une langue, sous sa forme la plus rudimentaire, pour la race des Géants. Mais le représentant de cette espèce, que l’on voit lors de l’attaque du Mur, n’a finalement eu qu’une seule réplique.

Une langue, c'est d'abord une civilisation

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Parce qu’une langue est intrinsèquement liée à la civilisation qui la parle (et qui l’a faite évoluer, donc), il faut connaître la culture, s’imprégner de son histoire autant que faire se peut.

Qui va prononcer ces mots ? Sont-ils des cavaliers nomades dans une région aride ou des membres de la royauté venus d’une autre planète ?

Yu gonplei ste odon ("Ton combat est terminé" en Trigedasleng dans The 100)

Lorsqu’il est appelé pour travailler sur The 100, David J. Peterson a pour mission de développer un language complet, donc conversationnel, pour les Grounders.

Ces descendants des Terriens ont vu leur civilisation pratiquement disparaître il y a plus d’un siècle à cause d’une guerre nucléaire sans précédent. Quelques-uns ont survécu de justesse, en orbite autour de la Terre, d’autres sont restés au sol : les Grounders.

Parce qu’ils sont une version futuriste et tribale des Américains d’aujourd’hui, leur langage, le Trigedasleng, est censé représenter 150 ans d’évolution.

Ce n'est pas si différent de l'anglais américain tel qu'il est parlé aujourd'hui. La différence la plus subtile, pour un anglophone, réside dans le lexique plutôt que dans les sons ou la grammaire.

Ces différences dans le lexique sont précisément ce qui a motivé notre concept très SF : un groupe a survécu sur Terre après la guerre nucléaire. Pour se distinguer des intrus éventuels sur leur territoire, ils ont inventé un code en échangeant des mots communs avec d'autres mots, pour pouvoir aisément identifier qui fait partie de leur tribu ou non.

Ce code n'est pas encore apparu dans la série, c'est quelque chose que nous avons imaginé les scénaristes et moi.

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Une évolution qui, pour une oreille non anglophone, peut sembler un peu radicale. À cela, David J. Peterson répond aussi sec :

Si ça n’avait tenu qu’à moi, elle serait encore plus différente, plus avancée. Mais les producteurs et Jason Rothenberg (le showrunner de The 100, ndlr) trouvaient ma première proposition trop méconnaissable.

Ils voulaient que l'on se rapproche de l'anglais, donc j'ai adouci un peu l'ensemble. Au départ, je crois que certains scénaristes n'ont pas bien compris ce que je voulais faire, et puis, au début de la saison 2, ils ont finalement été conquis.

Ils ont ensuite mis de plus en plus de dialogues en Trigedasleng, jusqu'à ce que cela devienne assez commun en saison 3.

En écoutant bien, on peut en effet reconnaître quelques mots familiers. Dans le proverbe Trigedasleng "Jus drein, jus daun", on entend "Juice drain, juice down" qui suggère l’idée que si l’on fait couler le sang, le sang coulera en retour. En anglais, l’expression est d’ailleurs sous-titrée "Blood must have blood".

Le nom même de l’une de ces tribus est parfaitement identifiable : les Trikrus font évidemment référence à "tree crew" soit, littéralement, le gang des arbres.

Depuis Tolkien et Star Trek, nombreux ont été les fans à vouloir parler couramment l’Elfique ou le Klingon. Aujourd’hui, les plus acharnés peuvent se lancer dans l’apprentissage du Trigedasleng ou du Dothraki grâce à des cours en ligne donnés par David J. Peterson.

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Ce dernier est d’ailleurs toujours prompt à faire partager son savoir, lors de conférences, sur Twitter (@Dedalvs) où il traduit volontiers les requêtes de ses followers, à travers son livre The Art of Language Invention, ou sa page Youtube sur laquelle il dispense ses méthodes pour devenir, comme lui, un conlanger.

On pourra aussi bientôt s'essayer à deux de ses nouveaux languges, puisqu'il a été chargé par NBC de créer ceux de la série à venir Emerald City, une adaptation du Magicien d'Oz écrite par David Schulner et réalisée par Tarsem Singh.

Peterson a inventé, pour les besoins de cet univers féérique, les langues des fameuses sorcières et de la tribu des Munja'kin. "Ce sont des langages assez tordus et un peu dingues. Cette série vaudra vraiment le coup d'œil. Avec Tarsem Singh à la réalisation de tous les épisodes, je suis impatient de voir le résultat !"

Par Delphine Rivet, publié le 22/04/2016

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