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Kidding est une série touchante et dépressive sur la masculinité, portée par un Jim Carrey fascinant

La série la plus attendue de la rentrée est exactement ce à quoi on s’attendait.

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Quinze ans après le terrassant Eternal Sunshine of the Spotless Mind, Michel Gondry et Jim Carrey sont de nouveau réunis dans un projet taillé à la démesure du talent de l’acteur. Écrite par Dave Holstein, Kidding se penche sur la vie de Jeff, plus connu aux États-Unis sous le pseudo de Mister Pickles, un animateur télé qui a bercé l’enfance de plusieurs générations d’Américains.

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À la tête d’un empire financier de plusieurs millions de dollars, il se retrouve en pleine crise existentielle après que sa femme l’a quitté, suite à la mort d’un de leurs enfants dans un tragique accident. Cette douloureuse perte le questionne aussi sur l’utilité de son émission à succès, "Mr. Pickles’ Puppet Time".

Son envie de faire évoluer le show vers des thématiques comme le deuil et la mort se heurte à la vision de son père, Sebastian, producteur qui gère tout l’aspect pratique de sa carrière. "Mr. Pickles’ Puppet Time" est donc aussi une affaire de famille : Jeff travaille avec son père, mais aussi avec sa sœur, Deirdre, designeuse talentueuse de marionnettes.

Si Kidding prend pour thème principal la famille et la masculinité (dans le sens "qu’est-ce qu’être un homme ?") alors qu’Eternal Sunshine of the Spotless Mind s’interrogeait sur l’amour, les deux œuvres sont traversées par une même mélancolie dépressive distillée par la performance d’un Jim Carrey qui revient au sommet de son art après une petite décennie d’errance.

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On ne devient animateur d’un show de marionnettes pour enfants sans avoir gardé son âme de bambin. C’est exactement le cas du lunaire Jeff, multimillionnaire qui n’a que faire de son argent, et se rend compte, alors qu’il se retrouve à vivre seul, que son personnage fictif a complètement déteint sur sa vie.

Qui est Jeff sans sa famille et sans Mr. Pickles ? Vaste question, à laquelle il tente de répondre à sa façon, se heurtant au passage à la cruauté d’un monde qu’il a toujours regardé avec un miroir optimiste déformant. Mais après avoir perdu un de ses fils, Jeff ne peut plus se cacher derrière son personnage et encore moins derrière son père, qui tire dans l’ombre les ficelles de son empire.

Sauf que l’homme n’est pas vraiment adapté au monde réel, ce qui fait sa singularité mais le frustre aussi énormément. Candide, bienveillant, parfois creepy et égocentrique, il tente de se réinventer mais doit aussi gérer la mort de son fils et sa relation avec celui qu’il lui reste. Le contraste entre ce jeune enfant ultracynique et son papa aux réactions enfantines est saisissant.

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Alors, évidemment, Jim Carrey est parfait dans la peau de Jeff, cet homme bienveillant qui lutte entre son Mr. Pickles intérieur et sa part d’ombre qui ne demande qu’à grandir à ce moment difficile de sa vie. Ce qui finit inévitablement par arriver lors d’une scène de l’épisode 4, où il fait volontairement flipper un jeune préado qui se foutait un peu de lui. Et à ce petit jeu des nuances, Carrey est extraordinaire. Tantôt flippant, tantôt lumineux, il fait ce qu’il veut de ses expressions faciales et utilise son physique pour transmettre la multiplicité des émotions que son personnage se prend en pleine figure.

"I am a man. Just a different kind"

Kidding est une exploration d’une masculinité en crise, qui se cherche, loin du modèle dominant (mais toujours en lutte contre lui-même, avec des réminiscences peu flatteuses).

Dès le pilote, Jeff est qualifié de "pussy" par son fils, ce qui le perturbe énormément. Pour se venger, il va donner au nouveau mec de Jill, son ex-femme (ils sont séparés mais pas officiellement divorcés) qu’il tente désespérément de reconquérir, le petit surnom de "Big P". Sur le plateau de Conan O’ Brian, il fait la connaissance de Danny Trejo (une certaine idée de la masculinité), et ne comprend pas une blague incluant aussi le mot "pussy".

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Sa relation avec son père est aussi intéressante à ce titre. On ne naît pas homme, on le devient, d’abord en copiant le modèle familial, puis par ses rencontres externes. D’une nature rêveuse, optimiste et créative, Jeff n’a pas développé des qualités traditionnellement masculines, ce qui lui a permis de devenir cet animateur écouté et aimé de toutes et tous. Tout cela est positif, donc ! Oui, sauf que Mr. Pickles est à la fois une bénédiction et une malédiction pour lui.

Paradoxalement, c’est la partie de lui qui n’est pas considérée comme "homme". Producteur de son show depuis des années, le père de Jeff, Sebastian, traite son fils comme un homme-enfant. Lors d’une scène entre les deux dans l’épisode 3, il tente de le convaincre d’accepter de rencontrer à nouveau des femmes. Jeff a peur de la réaction que les gens pourraient avoir s’ils voyaient publiquement cet homme en rendez-vous avec une femme, alors qu’il est censé être encore marié.

Ce à quoi Sebastian lui répond que les gens ne voient pas Jeff quand ils le regardent, ils voient Mr. Pickles, un être asexué. Donc ils ne verront pas un homme en face d’une femme, mais Mr. Pickles qui mange avec une dame. "No one sees a man" ("Personne ne voit un homme"), lui assène-t-il. "Thanks dad, but I am a man. Just a different kind", ("Merci papa, mais je suis un homme. Juste un homme différent"), lui répond Jeff.

Male tears

La scène de l’épisode 4, puissante, résume tout cet enjeu. Après une engueulade inattendue entre Jeff et sa femme, qui lui balance ses quatre vérités, le visage de Jim Carrey s’assombrit, sa rage ne demande qu’à sortir, les larmes commencent à couler. Quelques secondes plus tard, une bonne nouvelle éloigne sa colère naissante, et lui redonne ce filtre optimiste sans lequel on ne sait pas trop ce qu’il deviendrait.

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Cette crise existentielle est sublimée par les bons soins de Michel Gondry, réalisateur des deux premiers épisodes et producteur exécutif de Kidding. On retrouve la patte artisanale inimitable du réalisateur de La Science des rêves à travers tout l’univers créatif de Mr. Pickles. C’est une des réussites indéniables du show : ses décors, ses couleurs, ses objets déco qui traînent un peu partout sur les plateaux, ces séquences de l’émission en elle-même.

Si vous êtes un amateur du style du cinéaste et des performances du clown triste Jim Carrey, Kidding est donc réellement immanquable. Dans le cas inverse, attention, l’acteur, pratiquement dans tous les plans, risque de vous sortir par les yeux au bout d’un épisode. C’est ce qu’on peut reprocher à cette série de "male tears" (je dis cela avec beaucoup d’affection). Pour le moment, elle est particulièrement et logiquement "Jim Carrey dépendante". L’acteur, qui a connu des phases dépressives dans sa vie, partage probablement plusieurs points communs avec Jeff.

Sur le long terme, une série avec des personnages secondaires trop effacés deviendra forcément bancale. Ce n’est pas qu’ils soient mauvais ou inintéressants – Frank Langella, Catherine Keener et Judy Greer incarnent avec beaucoup de justesse respectivement le père, la sœur et l’ex-femme de Jeff. Ils n’ont simplement que très peu de choses à défendre pour le moment, en dehors de leurs scènes avec Carrey.

Et puis, ce que nous dit la série en filigrane, c’est que les hommes qui se comportent "différemment" de la norme et des clichés machistes sont tout sauf équilibrés. À moins que ce ne soit le contraire : la société n’est pas prête à embrasser toute la complexité et le génie d’un homme comme Jeff… Voilà en tout cas une série unique en son genre qui, je pense, est la première, mais pas la dernière, à s’interroger sur la masculinité, en pleine mutation après la nouvelle vague féminisme post #MeToo.

La première saison de Kidding, composée de huit épisodes, est diffusée sur sur Canal + Séries à partir du 11 septembre, puis tous les mardis à 22 h 40, et disponible dès le lundi 10 septembre sur Canal + à la demande.

Par Marion Olité, publié le 07/09/2018

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