Walter White (Bryan Cranston) and Jesse Pinkman (Aaron Paul) – Breaking Bad_Season 4 – Photo Credit: Ben Leuner/AMC

Dans la tête de Vince Gilligan, le père de Breaking Bad et Better Call Saul

Le cerveau derrière Walter White, c’est le sien. Cheville ouvrière de X-Files première époque, Vince Gilligan est souvent décrit comme un chic type capable d’imaginer les récits les plus noirs. Mais qui est-il ? Pour le savoir, Biiinge plonge dans son histoire.

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Le créateur de Breaking Bad est régulièrement présenté comme l’antithèse de l’homme tourmenté. Souriant et facile à vivre. Le paradoxe est saisissant, quand on pense à Walter White et à son parcours en forme de voyage au bout de la nuit. Comment peut-on avoir l’air d’un homme comme les autres et saisir la noirceur qui habite chacun de nous avec autant de force ?

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La réponse se trouve dans son parcours de scénariste. À la façon du Steve Jobs de Danny Boyle, plongez dans cinq étapes clés de son parcours.

1989 : la rencontre avec Mark Johnson, son mentor

La Governor Screenwriting Competition de Virginie tient une place à part dans le parcours de George Vincent Gilligan Jr. de son vrai nom. Avec le scénario du film Meli-mélo, réalisé ensuite par Dean Parisot (avec Luke Wilson et Drew Barrymore), le jeune auteur âgé de 22 ans attire pour la première fois l’attention de ses pairs.

À l’époque, cela fait déjà dix ans qu’il envisage d'être scénariste. Avec son pote Angus Wall (Oscar du meilleur montage en 2010 pour The Social Network), il a grandi en s’intéressant à la façon dont on fabrique des films. Jusqu’à ce que Jackie, la mère d’Angus, lui confie un jour une caméra Super-8. Elle l’a surtout encouragé à poursuivre une carrière artistique, coûte que coûte.

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Pour le gamin de Richmond, c’est le déclic. Après des études à la New York University et à la Tisch School of Arts, Vince signe le script de French Fries, qui obtient le prix du meilleur scénario. Parmi les jurés qui l’ont récompensé se trouve un producteur de cinéma. Son nom : Mark Johnson. Presque vingt ans plus tard, il deviendra le producteur de Breaking Bad.

"Il est venu me voir et m’a dit qu’il aimait beaucoup ce que je faisais, explique Gilligan dans un entretien fleuve pour le site Emmys TV Legends. Il m’a demandé de lui envoyer d’autres scripts et c’est comme ça qu’il est devenu mon mentor." À l’époque, c’est sûr : il va travailler dans le cinéma. Johnson lui demande cependant de ne jamais s’installer à Los Angeles. "Si tu y vas, tu vas devenir un de ces trous du cul de Hollywood", lui-dit-il.

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1995 : son premier épisode dans X-Files

Ce choix s’avèrera contreproductif. Lorsque le milieu des années 1990 arrive, la carrière de Vince Gilligan est un peu au point mort. Hormis le script du film Wilder Napalm, c’est le calme plat. Les idées qu’il propose ne trouvent pas preneur. La perspective de travailler pour le septième art s’éloigne doucement.

Coup de chance : son agent de l’époque a des liens avec Chris Carter, créateur de la série The X-Files (baptisée X-Files : Aux frontières du réel en France) dont Gilligan est un fan de la première heure. "Elle faisait partie de la famille de sa femme. Elle m’a dit : 'ça te tente de le rencontrer ?' J’ai dit oui, sans rien attendre de particulier."

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Lorsque Gilligan voit Carter en Californie, il vient encore de démarcher des producteurs de cinéma. Dans l’esprit de Vince, cette entrevue est surtout l’occasion de dire au showrunner qu’il adore ce qu’il fait. Point barre. Sauf que Carter, en quête d’auteurs freelance pour un épisode de la saison 2 de X-Files, l’interroge sur ses activités de scénariste. Dans la conversation, Gilligan glisse une idée pour un épisode. Cela lui a traversé la tête quelques heures plus tôt.

"J’étais dans ma chambre d’hôtel et je regardais mon ombre. Je me suis dit que ce serait vraiment flippant si mon ombre devenait vivante et qu’elle commençait à évoluer indépendamment, pour dévorer les gens. Je lui en ai parlé. Il a voulu en savoir plus et m’a proposé d’en faire un épisode. Le paradoxe, c’est que je n’étais pas spécialement en train de lui vendre quelque chose. Mais lui était acheteur." (Emmys TV Legends)

Après avoir écrit l’épisode "Soft Light" (saison 2, épisode 23 avec Tony "Monk" Shalhoub en guest), Gilligan suit la production de l’épisode au Canada. Carter lui propose ensuite de rejoindre l’équipe de scénaristes à plein temps. Ce qu’il refuse ! "J’étais flatté, mais j’avais une idée de film en tête et je voulais vraiment la pitcher à Mark Johnson." Sauf que ce dernier n’a pas accroché. Pas du tout.

Plusieurs mois après leur rencontre, il recontacte Carter, pour savoir s’il a toujours besoin d’un scénariste. Le père des X-Files accepte et Gilligan finit par déménager. Il ne le sait pas, mais il vient de se lancer dans une aventure de sept ans.

1998 : la rencontre avec Bryan Cranston

En rejoignant X-Files, l'auteur découvre toutes les étapes de la production télé. Très à l’aise sur la réécriture, il devient surtout le spécialiste des "loners", ces épisodes bouclés qui mettent en valeur un "Monstre de la semaine". À chaque fois, la dimension humaine de ces figures hautes en couleur est très travaillée.

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Parallèlement, Gilligan prend aussi conscience de l’impact visuel d’une histoire. "À chaque fois que nous parlions avec Chris [Carter, ndlr] d’une idée, il nous demandait : 'Quel est l’élément visuel fort ?' C’est là que j’ai compris quelque chose de très important : le téléspectateur se souvient plus facilement des images que des mots." Un principe que l’on retrouve au cœur de Breaking Bad.

C’est aussi sur The X Files qu’il croise pour la première fois la route de Bryan Cranston, futur Walter White dans Breaking Bad. L’acteur incarne l’homme au centre de l’épisode 2 de la saison 6, "Drive".

"J’ai eu l’idée de cet épisode en m’inspirant du film Speed et d’un épisode de la série Homicide, dans laquelle on suit un homme qui s’apprête à mourir après être tombé d’un quai de métro. Les flics restent à ses côtés et on s’aperçoit que c’est un sale type. Un sale type qui sait qu’il va mourir. Je voulais raconter l’histoire d’un gars comme ça, pour lequel on aurait de l’empathie."

C’est de cette façon que naissent Drive et Patrick Crump, un homme qui prend Mulder en otage et le force à conduire une voiture. Si le véhicule s’arrête, Crump mourra. L’idée est forte. Encore faut-il trouver un acteur.

"Le casting a été très difficile jusqu’à ce qu’un nom tombe. Celui de Bryan Cranston. Il a fait des essais et il tenait parfaitement le rôle : il arrivait à être effrayant et très humain." Et ce n’est que plus tard que Gilligan découvrira qu’à l’époque, Cranston jouait dans Malcolm.

2005 : le jour où naît Breaking Bad

Après l’arrêt de The X-Files, en 2002, Gilligan connaît une nouvelle période délicate. S’il collabore avec Frank Spotnitz sur Los Angeles : Division homicide puis Night Stalker : Le guetteur, l’aventure tourne court à chaque fois. Le rebond tarde à venir et le scénariste s’interroge sur son futur.

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Lors d’une discussion au téléphone avec le scénariste Tom Schnauz, il plaisante sur le sujet. Schnauz lui dit qu’ils n’ont qu’à mettre toutes leurs économies dans un camping-car pour se lancer dans le trafic de méthamphétamines.

"J’étais intrigué par cette idée, se souvient Gilligan. Je me suis demandé comment un homme pouvait faire ça. Je me suis aussi demandé ce qui se passerait si c’était quelqu’un comme moi, qui n’a jamais vraiment enfreint la loi."

Le projet prend aussi une dimension toute personnelle : "J’allais avoir 40 ans et la question de la crise de la cinquantaine m’interpellait déjà. Je me suis demandé ce que ce serait de se retrouver dans cette situation, non pas parce que l’on est frappé par une sorte de 'midlife crisis' mais parce que l’on voit arriver la fin de sa vie… Pour moi qui ai l’habitude d’avancer lentement sur une idée, c’était très étrange : je vivais tout le contraire."

Reste à trouver une chaîne qui accepte le projet. Un premier entretien avec des responsables de la chaîne TNT se termine sur une phrase : "Nous adorons ce projet, mais si nous l’achetons, on va nous virer." C’est non, donc. Les choses se passent mieux avec FX, qui commande le script du pilote avant de passer son tour. Ses responsables cherchent à l’époque à séduire un public plus féminin : Walter White ne correspond pas vraiment à ces attentes.

Lorsque Showtime développe le projet Weeds, avec une mère de famille qui se lance dans le trafic de marijuana, Gilligan pense que tout est fini. Jusqu’à ce que l’un de ses amis fasse suivre le projet à la chaîne AMC, qui n’a pas encore lancé Mad Men.

Lorsqu’il apprend la nouvelle, Gilligan pouffe : "C’est une bonne idée de l’envoyer à la chaîne qui diffuse des westerns. On peut aussi le faire suivre à Food Network [une chaine culinaire, ndlr] : après tout, la série parle de cuisine…"

Quelques semaines plus tard, la direction d’AMC lui annonce qu’elle veut produire la série. Fini de rire.

2012 : le spin-off Better Call Saul

Du côté de Burbank, une ambiance particulière flotte dans l’air. Breaking Bad est devenue une des séries emblématiques d’AMC et, plus globalement, l'un des plus beaux projets télé de la décennie.

Le pari de faire de Walter White une sorte de Mr. Chips qui devient Scarface est réussi. Alors que les derniers épisodes sont en préparation, Vince Gilligan et Peter Gould, un des scénaristes de Breaking Bad, pensent à la suite. Ils réfléchissent à l’idée de transformer une blague en vraie série.

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À l’origine, créer une série centrée sur Saul Goodman est d’abord une idée saugrenue balancée par des auteurs (dont Gould) en plein brainstorming. Au gré de balades à proximité du studio de tournage, les deux hommes commencent à imaginer ce que pourrait pourtant être Better Call Saul. Le processus est long, difficile même. Les deux hommes ont du mal à trouver la bonne formule et Gilligan traîne un peu des pieds.

Prévu pour l’automne 2014, le lancement de la série est reporté, car le showrunner prend son temps. "J’en prends l’entière responsabilité, avoue-t-il au Los Angeles Times. En tant que scénariste de télé, je suis plutôt quelqu’un de lent." Lent jusqu’à un certain point. À partir du moment où Gilligan et Gould savent plus précisément ce qu’ils veulent raconter, le projet trouve sa vitesse de croisière.

Better Call Saul devient alors la série que l’on connaît. Un projet qui possède une vraie identité visuelle, et qui met en scène avec beaucoup de maîtrise ce qui rend l’humanité touchante, effrayante ou pathétique. Un projet qui ressemble à 100 % à Vince Gilligan.

Par Nicolas Robert, publié le 11/03/2016

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