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On a parlé maternité, féminisme et séries avec Valérie Donzelli (Nona et ses filles)

Publié le

par Marion Olité

La cinéaste débarque sur Arte avec sa toute première série, Nona et ses filles, portée par un casting trois étoiles. Rencontre.

On a parlé maternité, féminisme et séries avec Valérie Donzelli (Nona et ses filles)

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Marion Olité | #1 Est-ce que vous pouvez revenir sur la genèse de ce projet, comment il est devenu votre première série ?

Valérie Donzelli | L’idée de faire une série est venue de Gaumont. Ils voulaient travailler avec moi sur un projet de séries. Ça m’a plu car dans mes souvenirs d’adolescence et de jeunesse, je regardais des séries, comme Seinfeld. On se souvient des personnages. Et comme j’aime me concentrer sur les personnages, je me suis dit que c’était un endroit où je pouvais développer ça de façon évidente. J’avais envie de traiter du rapport d’une mère et de ses filles. Je me suis dit que ce serait rigolo que des filles reviennent habiter chez leur mère, qu’il y ait un truc de cohabitation à un âge où on n’a plus l’âge de vivre chez ses parents. Il fallait qu’elles viennent pour une raison précise, et un peu extraordinaire.

J’ai repensé au film de Jacques Demy, L’Événement le plus important depuis que l’homme a marché sur la Lune (1973), où Marcello Mastroianni est enceint. Et l’idée est venue de faire tomber enceinte un personnage à un moment où c’est complètement impossible de l’être et où c’est dangereux. Il y avait ces deux idées : une mère qui risque sa vie, et une mère à qui il arrive quelque chose de totalement fantasque et fantastique.

#2 Est-ce que le format sériel, sa narration, son temps de réalisation, a été facile à appréhender pour vous ?

C’est complètement différent du cinéma, ça n’a rien à voir. L’écriture de série est assez arithmétique. Il y a de vraies règles à suivre pour raconter des histoires : l’intrigue A, l’intrigue B, l’intrigue C, et puis on entremêle tout ça… C’est une écriture en arborescence, comme des chemins qui se croisent, sur neuf épisodes. Ce sont des trajectoires qui doivent se dessiner, des Post-it® de toutes les couleurs, des choses que je n’ai pas du tout l’habitude de faire quand j’écris. C’est assez précis, alors que j’avais l’habitude d’une écriture beaucoup plus libre.

Pour cet aspect, j’ai été très bien accompagnée par Clémence Madeleine-Perdrillat, qui a l’habitude de cette écriture-là. Moi j’ai plus été dans l’incarnation. Car, c’est un peu la faiblesse des séries : elles sont un peu toutes faites pareil, avec des cliffhangers à la fin, etc., et on est déçus l’épisode suivant parce qu’on sent que les scénaristes veulent juste nous tenir en haleine. Moi, ce côté Canada Dry, bière sans alcool, ça ne me plaît pas. Je préfère quand il y a de l’alcool, quand on en boit moins mais qu’il y a de l’ivresse. Il y a un petit côté comme ça, où on se remplit de rien. Et je ne voulais pas que ma série ne soit remplie de rien. Je veux qu’on se sente rassasié, nourris de quelque chose qui nous fait réfléchir, qui nous touche, dans laquelle on peut s’identifier. Donc il y a la mise en scène aussi, même si la série repose beaucoup sur les acteurs.

#3 La série s’attaque à un sujet d’actualité, le féminisme et la maternité, deux notions qu’il n’a pas toujours été facile de réconcilier. Le personnage de Nona l’explique très bien dans un puissant monologue de l’épisode 7. Quelle est votre relation, personnellement, avec le féminisme ?

Ma relation au féminisme a toujours été présente. Je me suis toujours sentie féministe. J’ai l’impression que quand j’étais plus jeune, on ne savait pas vraiment à quelle porte frapper. J’ai été un peu soulagée quand j’ai commencé à lire Virginie Despentes. C’était un peu notre grande figure féministe. Dans King Kong Théorie, elle dit des choses dans lesquelles on se reconnaît. J’avais enfin cette parole dans laquelle je me reconnaissais, d’une femme d’à peu près ma génération. Sinon, c’était quelque chose d’assez abstrait, qui datait d’il y a longtemps. Je suis militante mais pas forcément très active dans mon militantisme. Je n’appartiens à aucun courant spécifique du féminisme donc je n’allais pas chercher ça. Mais je pense que je suis un peu plus militante aujourd’hui. MeToo a vraiment ouvert quelque chose. J’ai plaisir à aller manifester, par exemple. J’aimerais m’investir plus.

Et c’est vrai que réconcilier féminisme et maternité, c’est un peu ce que j’ai essayé de faire avec ma série, parce que ça ne va pas forcément de pair. Et je pense qu’on peut être une mère et être féministe, être hétérosexuelle et être féministe, même si ce n’est pas simple (rires). En tout cas, c’est l’endroit où je me situe. Donc c’est un peu le discours de Nona aussi : faut qu’on soit tous ensemble à essayer d’abolir les rapports de domination.

#4 On sent à travers plein de petit détails – le prénom de votre personnage George, qui sort des phrases comme “moi les hommes, j’y comprends rien !” qu’on entend habituellement dans l’autre sens ("moi les femmes, ce grand mystère, j’y comprends rien"), ou la sage-femme qui est un homme – une envie de bousculer les genres féminin et masculin.

Alors là, complètement ! Ça, c’est quelque chose que j’ai toujours aimé faire dans mes films. Je déteste les stéréotypes sur les hommes et les femmes. La série, elle parle vraiment de ça, aussi. Elles ont quand même été élevées par une féministe, donc elles sont féministes au fond, et elles sont rattrapées par ça. Notamment Manu qui se retrouve dans les rails de sa mère : elle reprend le planning familial et elle est heureuse de ça.

#5 Il y a un élément fantastique dans la série : est-ce votre façon de nous dire que toute maternité reste un peu magique et qu’il faut l’accepter ?

Oui, et c’est mon point de vue. Je pense que ça reste un truc extraordinaire. C’est un truc fou de fabriquer un être humain. Quand on pense deux secondes à la complexité que ça représente : deux cellules qui se démultiplient, démultiplient, démultiplient jusqu’à former une personne, je trouve ça fantastique. C’est la création pure, l’origine du monde. Et je trouvais ça intéressant de traiter la grossesse de cette façon-là. Le fait qu’elle soit enceinte à 70 ans, qu’on ne sache pas qui est le père, c’était une façon de dire : "c’est spectaculaire, c’est quelque chose qui dépasse tout". C’est une sorte de superpouvoir des femmes.

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#6 J’ai l’impression que Nona et ses filles, c’est aussi un éloge d’une nouvelle masculinité, celle qu’on appellerait "non toxique", des hommes qui ont le droit d’être dans la douceur ?

Oui, ce n’est même pas une volonté de ma part, c’est mon observation. J’ai vu, j’ai rencontré des hommes comme ça. Je fréquente des hommes comme ça. Je ne fréquente pas des gros machos débiles. Je ne saurais pas les raconter. Je raconte ce que je connais, en ajoutant de l’imagination et de la fiction, bien sûr. En revanche, ce qui était une vraie volonté de ma part, c’était que Paou soit dans une espèce de féminité évidente. Je trouve que le couple formé par Gabrielle et Paou est un vrai couple d’aujourd’hui. J’ai remarqué que pas mal de couples de trentenaires aujourd’hui sont très loin des représentations masculines que j’ai connues. Moi, c’était la barbe de trois jours, etc. Les choses évoluent et j’avais envie de raconter ça avec Nona et ses filles.

Pour moi, on est tous bisexuels. Ce sont des histoires d’amour avant d’être des histoires de genre. On peut tomber amoureux d’un homme ou d’une femme. Après, il y a des personnes plus attirées par un genre que l’autre, qui se définissent plus. Personnellement, j’ai une vie d’hétérosexuelle mais je pense que je pourrais tomber amoureuse d’une femme. Je ne me dis pas que c’est impossible. Il n’y a pas un schéma, j’ai du mal à y croire.

#7 [Attention, spoiler sur cette question, il vaut mieux avoir vu une bonne partie de la série avant de la lire] Toujours dans cette idée de renversement, vous avez imaginé un développement audacieux autour du planning familial, qui se met à aider les femmes souhaitant avoir des enfants. Historiquement, c’est une association qui aide les femmes à avorter…

Je trouvais cela intéressant. Aujourd’hui, la vraie domination, elle est aussi sociale. Il y a beaucoup de femmes qui peut-être aimeraient avoir des enfants mais qui ne peuvent pas le faire, parce que c’est aussi une question d’argent. Congeler ses ovocytes, aller en Belgique… C’est un truc de bourgeois, il faut le dire. Élever un enfant toute seule, ça demande de l’argent. Il faut le faire garder. Quand on gagne un SMIC, c’est compliqué de faire un enfant seule, je pense.

Et le planning familial, il a été créé dans les années 70 pour rendre accessible la contraception et l’avortement au plus grand nombre, sans jugement. On est encore jugées aujourd’hui, par ailleurs. Ça reste encore très tabou et ce n’est pas une chose anodine. Je me suis dit que le planning familial pourrait continuer ce combat et en même temps proposer autre chose aussi. Accompagner, donner des aides etc. D’ailleurs, le planning familial, un des lieux de tournage de la série et qu’on cite beaucoup, a vachement tiqué sur ce truc-là mais je leur ai dit : "l’un n’empêche pas l’autre". Je ne suis pas du tout pro-life. Mais je trouvais ça intéressant de faire les deux.

#8 On n’a pas discuté du casting, qui est fabuleux. Le choix de Miou-Miou s’est fait naturellement ? Et de vos sœurs interprétées par Virginie Ledoyen et Clotilde Hesme ?

Je n’avais pas du tout Miou-Miou en tête au moment d’écrire. Ça devait être quelqu’un d’autre, puis il y a eu des changements de castings, des chamboulements… Et au final, c’est Miou-Miou qui interprète ce rôle et c’est une très bonne chose, je pense. Car elle a ce côté militant, c’est une actrice très libre. Il y a eu un avant et un après Miou-Miou, au cinéma. Elle a eu une représentation de la femme loin des codes glamour, de la femme fatale. Elle a fait des chouettes films complètement dingues. J’ai pensé qu’on allait arriver à faire disparaître la star derrière le rôle. Et j’espère avoir réussi.

Je savais que j’allais jouer George en l’écrivant. J’ai hésité en me disant que ça ferait peut-être un peu trop à gérer mais au final, je savais exactement comment la jouer et j’aurais peut-être été frustrée de ne pas la jouer. Après il restait à trouver les deux sœurs. Virginie Ledoyen, je l’adore, je voulais absolument retravailler avec elle. Je me suis dit qu’elle serait super dans ce contre-emploi de "bourge" avec cinq enfants. Et puis pour Clotilde Hesme, je cherchais une actrice très émotionnelle, à fleur de peau, comme ça. Je l’ai vu dans son seule-en-scène, "Stallone", qui était magnifique. Tous les autres se sont greffés autour. Tout s’est fait de façon assez évidente. Je n’ai même pas fait d’essai. En général, quand je vois les acteur·ice·s, je sais s’ils peuvent le faire ou pas. C’est un truc un peu intuitif.

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#9 Il faut aussi qu’on parle du lieu, cette mise en lumière du 18e arrondissement de Paris : pourquoi avoir choisi de placer votre intrigue là ?

Parce que c’est un quartier plein d’histoires le 18e arrondissement. C’est un quartier intéressant, cosmopolite. C’est le quartier africain de Paris. Dans certaines librairies, on peut encore trouver des livres de sorcellerie. C’est un quartier délirant, qui a une histoire folle ! C’est un des premiers quartiers que j’ai étudiés quand j’étais en études d’architecture. Il arrive à résister à la gentrification, même si ça arrive. Tout Paris s’embourgeoise de tous les côtés mais ce quartier, c’est un peu le petit village de Gaulois qui résiste. Il y a une ambiance particulière. On est loin du Paris de carte postale. Ce Paris-là n’a pas beaucoup changé.

C’est une façon de dire que Nona est toujours restée dans ce quartier. Je pense qu’une femme qui a trouvé un bon plan appart à Paris dans les années 70, elle y reste. J’avais envie d’être dans une vraie réalité par rapport à ça. Ça m’énerve toujours dans les films quand ils habitent des apparts pas possibles alors qu’ils n’ont pas d’argent. On sent que l’appartement de Nona n’est pas complètement confortable, mais il est charmant, et on rêverait de l’avoir quand même.

#10 Votre mise en scène est théâtrale, avec ces intros d’épisodes et ces personnages qui nous parlent face caméra. Ce choix vous est venu rapidement ?

Alors ça, c’est venu car quand on écrit une série, il faut être très précis et après, il y a la contrainte de production. Sur Nona et ses filles, on avait cinq jours pour tourner un épisode. C’est très court, et il faut que ça rentre. Ces monologues d’entrée des personnages étaient à la base de vraies scènes, mais elles ont pris trop de temps à faire. Donc je me suis dit, pourquoi chaque personnage ne raconterait pas les scènes écrites plutôt ? Ça rentre dans le plan de travail et en même temps, je trouvais l’idée super. C’est une sorte de convention à la Cluedo qui nous a bien fait rire.

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#11 L’exercice sériel vous a en tout cas séduite, vous seriez partante pour une saison 2 ?

Ah oui, complètement ! J’adorerais, vraiment. Mais pas pour faire une espèce de resucée de la première saison. J’aimerais faire une saison 2 où les personnages font face à d’autres problématiques. Presque faire une autre série mais avec les mêmes personnages.

#12 Une autre actrice et cinéaste française, Julie Delpy, s’est lancée récemment dans l’aventure sérielle avec On The Verge diffusée sur Canal+ et Netflix : y voyez-vous une coïncidence ou est-ce peut-être un nouvel espace de création plus souple pour les femmes, plus ouvert que le cinéma ?

J’ai l’impression que l’endroit de la série est un endroit où l’on ose dire des choses qu’on ne dit pas forcément au cinéma. J’ai dû mal à m’expliquer pourquoi le cinéma est si coincé d’une certaine façon. C’est vrai qu’avec les séries, on peut partir dans des délires et le spectateur et le diffuseur l’acceptent très bien. C’est peut-être lié au fait que le cinéma doit être rentable. L’investissement fait au cinéma doit se traduire par des gens qui se déplacent et viennent voir le film, achètent un ticket. Le spectateur est actif. Alors qu’à la télévision, on nous alloue un budget. L’argent, ils l’ont tous les ans et ils ne doivent pas aller le chercher, en tout cas pas de la même manière. Il y a plus un droit au plantage. Le budget alloué à la fiction sera le même l’année suivante. Au cinéma, il y a un couperet.

La première saison de Nona et ses filles est disponible en intégralité sur arte.tv jusqu’au 14 janvier 2022, et diffusée tous les jeudis, à compter du 2 décembre sur Arte à 20 h 55.

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