On a discuté avec Ita O'Brien, coordinatrice d'intimité sur Sex Education

Elle nous a raconté les coulisses de ce nouveau métier, en pleine expansion à Hollywood.

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En gestation depuis plusieurs années, notamment dans le milieu du théâtre (où les scènes intimes sont travaillées comme des chorégraphies, au même titre que les autres), le métier de coordinateur·rice d’intimité a définitivement pris son envol à Hollywood dans le sillage du mouvement #MeToo, dans les séries sur HBO et Netflix, précurseuses en la matière. En 2018, alors qu’Alicia Rodis le mettait en place aux États-Unis sur le plateau de The Deuce, Ita O’Brien – auparavant comédienne et chorégraphe sur les planches – faisait de même au Royaume-Uni, pendant la saison 1 de Sex Education, et créait Intimacy on Set. Rencontre avec une femme passionnée par cette profession qu’elle contribue grandement à définir.

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Marion Olité | Dans notre interview réalisée sur le tournage de la saison 2 de Sex Education, les jeunes actrices sont très enthousiastes et connaissent précisément votre métier (à 4’09). Aimee Lou Wood imite avec humour la personne s’occupant de la coordination de l’intimité en disant: "Je peux te toucher ici?". Cette réplique ne résume-t-elle pas à elle seule ce nouveau métier ?

Ita O’Brien | Oui, j’imagine ! Il y a trois grands axes : nous sommes là pour faciliter, inviter à davantage de communication et encourager la transparence. Tout repose là-dessus. Rien ne peut bien se passer sans ce prérequis. On met en place un accord de consentement dès qu’il faut que la personne soit touchée. Enfin, on déploie un process pour créer une chorégraphie intime, qui va permettre à l’interprète d’apporter son jeu d’acteur pour un contenu intime spécifique. Ce sont mes trois partis pris.

Est-ce plus difficile de travailler avec de jeunes gens qu’avec des adultes ?

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Si bon nombre d’acteur·rice·s incarnent des ados dans Sex Education, en réalité, ils et elles ont la vingtaine. Cela dit, on est face à des personnes vulnérables, qui n’ont en général jamais eu à tourner des scènes d’intimité avant. C’est évidemment ce qui les inquiète en premier lieu : ne l’avoir jamais fait et du coup, ne pas savoir comment cela se déroule. Nous devons donc être très attentif·ve·s à leur vulnérabilité et à leurs besoins. Ça les rassure d’avoir un cadre bien défini. Ils ont vraiment besoin de sentir qu’ils sont libres de communiquer ouvertement du consentement, avant de se toucher, puis on enchaîne sur les chorégraphies. Évidemment, tout cela doit servir la vision du/de la cinéaste. Tout le monde discute en amont, moi comprise, avec la personne qui réalise: 'Voilà la scène. Que veux-tu en faire ? Quel est le tempo de la scène ? Comment se sent le personnage ?'. Mon travail consiste à m’assurer que tout est bien chorégraphié et que cela sert la vision du/de la réalisateur·rice.

Le process est particulièrement important pour ces jeunes talents qui commencent leur carrière. Ils vont pouvoir expérimenter et découvrir les choses avec lesquelles ils sont confortables. On peut leur offrir une structure pour réaliser du contenu intime de bonne qualité. On s’adapte évidemment aux personnes à qui l’on a affaire : je travaille avec des acteur·rice·s plus âgé·e·s, qui ne sont pas aussi vulnérables que ces jeunes, dont c’est souvent la première expérience sur un tournage. Il faut écouter les besoins de chacun. Tous les acteur·rice·s et réalisateur·rice·s sont différent·e·s. Il faut donc vérifier ce qu’ils et elles veulent, comment le leur fournir et de quel degré de structure ils ont besoin.

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Quelle scène a été la plus difficile à tourner dans la saison 2 de Sex Education?

J’étais très occupée lors de la saison 2, j’ai donc collaboré avec David Thackeray. C’est donc surtout lui qui a travaillé sur les scènes d’intimité. Mais personnellement, c’est une scène entre Otis et Ola qui m’a marquée. C’était leur premier contact sexuel, quand il tente de la doigter. C’était difficile à mettre en place. Comme le dit si bien Patricia [Allison, l’interprète d’Ola, ndlr] dans votre vidéo, il y a plusieurs facettes à cette scène : d’abord l’excitation des personnages, leur passion délicate, leur rapprochement physique, la réalisation et la déception. Il fallait prendre en compte tous ces éléments pour exécuter la chorégraphie. C’était un vrai plaisir de travailler avec ces acteur·rice·s ; les réalisateur·rice·s étaient tout aussi impliqué·e·s. Au final, cela donne une série très forte sur le plan émotionnel.

Les acteur·rice·s de Sex Education, comme Patricia et Asa [Butterfield, ndlr], apportent en plus une touche comique assez brillante. Parfois, ces scènes peuvent être gênantes à tourner, mais avec une personne en charge de la coordination de l’intimité, elles peuvent être abordées plus sereinement.

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Pensez-vous qu’il s’agisse d’une profession réservée aux femmes ou que les hommes peuvent aussi y parvenir ? Bon nombre d’actrices semblent plus à l’aise à l’idée de tourner des scènes de sexe avec une coordinatrice.

Le principal, je pense, c’est d’exercer ce métier avec beaucoup de bienveillance. Les coordinateur·rice·s d’intimité doivent avoir pleinement conscience des besoins de chacun sur le plateau, des acteur·rices aux réalisateur·rices, aussi bien globalement qu’individuellement. Il faut bien appréhender l’art dramatique et le mouvement des corps. Ce métier recouvre de nombreux aspects. Il est très important pour moi d’apprendre tout cela à mes collaborateur·rice·s. Je fais attention à travailler avec des personnes diverses, venant de la communauté LGBTQ+, des personnes de couleur et de sexualités variées, afin d’assurer une vraie représentativité et d’imprégner le plateau de l’idée de consentement. Ce n’est donc pas le genre qui m’importe : je travaille avec des hommes, des femmes, des personnes transgenres, tout le monde !

"Le principal, c’est d’exercer ce métier avec beaucoup de bienveillance"

Certaines actrices se sentent définitivement plus à l’aise avec des femmes. Cela dit, David Thackeray a aussi travaillé avec Tanya Reynolds et Patricia Allison sur Sex Education. Je me souviens de deux scènes – celle du baiser entre Ola et Lily et celle de leurs premiers ébats – dont l’exécution a été brillamment gérée par David. Il arrive à créer un superbe environnement de travail. Sur les scènes intimes gays, les acteurs préfèrent parfois être coordonnés par un homme. J’ai déjà entendu un acteur dire : "Je n’ai pas envie qu’une femme m’apprenne à me masturber" [rires, ndlr]! L’objectif est avant tout d’écouter les acteur·rice·s et de faire en sorte qu’ils/elles soient le plus à l’aise possible.

Tanya Reynolds et Patricia Allison, aka Lily et Ola dans "Sex Education". (© Netflix)

Comment êtes-vous devenue coordinatrice d’intimité ? Il me semble que les prémisses viennent du monde du théâtre ?

C’est plus compliqué que ça. J’étais chorégraphe dans le théâtre et j’ai été amenée, dans ce cadre-là, à travailler avec les acteur·rice·s sur les scènes d’intimité. C’était une manière d’étendre l’incarnation physique des personnages. Si le travail des mouvements existe au théâtre et sur certains tournages de films depuis un moment, le métier de coordinateur·rice d’intimité n’avait pas été vraiment identifié.

Au théâtre, les scènes doivent être rejouées à chaque représentation, tandis que dans les films, les scènes peuvent être tournées en une seule fois. Comment s’assurer du consentement continu des acteur·rice·s dans ce cadre-là, quand certaines pièces se produisent pendant 6 mois ? On aimerait mettre en place des cours sur l’intimité. Les acteur·rice·s ont des cours de danse ou de combat chaque jour, juste pour revoir la chorégraphie et être sûr·e·s que tout est bien en place. On veut faire pareil pour l’intimité, revoir les différentes étapes chaque jour. Ce n’est pas parce que la personne consent un jour qu’elle consentira à la même chose le lendemain. Le/la comédien·ne peut dire oui à une scène de baiser un jour et développer un bouton de fièvre qui fera qu’il/elle ne pourra plus exécuter la scène le lendemain. Il faut alors rechorégraphier la scène pour que le récit puisse être interprété, mais sans contact lèvres sur lèvres.

Au final, quand la profession de coordinateur·rice d’intimité est-elle réellement née ?

J’ai personnellement commencé à travailler sur des guidelines pour le travail de coordinatrice d’intimité, quand j’étais sur le plateau de la série anglaise Electric Dreams (2017), pour l’épisode "Impossible Planet" (S1E2). Il y a un moment de danse érotique entre des personnes qui jouaient des robots et là, je me suis dit qu’il fallait mettre en place un procédé pour les scènes intimes. Après, le premier travail que j’ai eu en tant que coordinatrice d’intimité, c’était sur le plateau de la première saison de Sex Education. C’était en 2018, où j’ai aussi travaillé sur Watchmen et Gentleman Jack pour HBO. J’étais la coordinatrice d’intimité UK et Alicia Rodis était la coordinatrice d’intimité US. Le résultat a été extrêmement satisfaisant : ces séries sont brillantes. Et puis l’année suivante, j’ai travaillé sur plus de 19 productions différentes. Le métier était soudainement en pleine expansion !

Connaissez-vous le nombre de personnes qui travaillent sur l’intimité actuellement à Hollywood ?

C’est très difficile à dire. Les États-Unis, c’est très grand ! Je suis en contact avec Alicia Rodis, qui est la coordinatrice d’intimité là-bas pour HBO. D’autres personnes travaillent à Los Angeles, à New York, au Canada… Je forme moi-même des gens là-bas, et aux quatre coins du monde, avec les guidelines que j’ai écrites pour "Intimacy on Set": en Suède, en Allemagne, au Danemark, en Afrique du Sud, en Nouvelle-Zélande, en Australie. Ce métier se développe, mes cours sont donc en train d’être théorisés et mis en pratique.

"Il y a un vrai besoin pour la France de s’éveiller à cette profession."

Concernant ces guidelines, vous utilisez tous et toutes les mêmes ?

Au Royaume-Uni, les guidelines de "Intimacy on Set" ont été présentées au mouvement TIME’S UP UK en janvier 2018, puis elles ont été adoptées par l’association Women in Film & Television et utilisées largement dans le pays. Je suis aussi devenue consultante pour l’association Directors UK et ils ont fini par proposer leurs propres guidelines pour les réalisateur·rice·s. En fait, à chaque fois qu’une corporation crée ses propres pratiques concernant le travail sur l’intimité, c’est très positif, c’est une victoire de plus pour moi. C’est l’industrie qui nous dit : "On prend au sérieux cette profession et on va la soutenir".

Personnellement, je n’étais pas présente aux États-Unis quand ces discussions ont eu lieu, mais l’une des coordinatrices d’intimité que j’ai formée était présente à ces réunions. Ces guidelines vont toutes dans la même direction et sont mises en place avec clarté sur les plateaux concernés. Depuis 2017, il est de moins en moins question de filmer des scènes intimes sans coordinatrice d’intimité. Cette profession se démocratise bien plus vite que je ne l’espérais, c’est fantastique !

Ita O’Brien en plein travail sur une pièce de théâtre. © Sven Arnstein

Avez-vous eu des contacts en France, via Netflix ou autre ?

Pas encore. La France est l’un des pays qui ne semble pas encore intéressé par ce métier, à l’inverse de l’Allemagne, par exemple. Espérons que le personnage incarné par l’acteur français Sami Outalbali dans Sex Education donne des idées aux productions françaises. J’espère recevoir des appels prochainement et venir accompagner, avec mon équipe, les acteur·rice·s sur les prochains plateaux de tournage français. Il y a un véritable besoin pour la France de s’éveiller à cette profession, pour que la direction de l’intimité s’impose dans le paysage cinématographique.

"Le consentement, c’est la clé."

Que diriez-vous aux réalisateur·rice·s et acteur·rice·s français·e·s qui pourraient critiquer une profession qui implique de changer leurs méthodes ? J’entends d’ici-là des remarques fuser, comme : "Cela tue la magie du cinéma".

C’est une très bonne question. Effectivement, certain·e·s pourraient penser qu’une scène de sexe doit être tournée de manière intense, mais il faut avant tout rester dans un cadre professionnel. Il serait impensable de tourner une scène de combat à l’épée et de demander à l’acteur de savoir la manier le jour J, sans aucune préparation [nous rions toutes les deux, ndlr] ! Vous rigolez, parce que vous savez que c’est un exemple parlant et que ce serait dangereux.

Eh bien, c’est exactement pareil avec les scènes d’intimité, sauf que la blessure risque d’être psychologique, davantage que physique. Si elle n’est pas encadrée par un consentement et une chorégraphie au préalable, une scène intime peut devenir traumatisante. En vérité, le fait de créer une structure et un cadre sécurisants permet aux acteur·rice·s de se concentrer sur leur jeu et de se sentir plus libres. Le fait de savoir à l’avance la manière dont les choses vont se passer leur permet de sublimer leur jeu. Chorégraphier les scènes en amont prend un peu de temps, certes, mais cela permet ensuite aux comédien·ne·s d’être plus spontané·e·s. C’est ce que l’industrie doit comprendre. Le consentement, c’est la clé.

Par Marion Olité, publié le 14/02/2020

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